Lyndon
Après Rebis, album de leur première collaboration, Irène Marchesini et Carlotta Dicataldo sont à nouveau réunies pour un récit qui porte aussi le nom de son personnage principal : Lyndon. Un lieu différent, l’Écosse, une autre époque, la fin du XIXe siècle, mais une thématique commune : le cheminement personnel face à ses souffrances et ses peurs pour une acceptation de la vie et un meilleur amour de soi sur fond de légende populaire et de drames familiaux.

Pris dans un mauvais rêve, Lyndon se réveille brutalement et en sueur au beau milieu de la nuit, allongé dans un canapé. Impossible de se rendormir après ce cauchemar dans lequel il revivait un moment douloureux de son enfance. Dans ce logement de fonction simple mais confortable, il boit un thé chaud, mange un toast, lit un livre, puis écrit une lettre pour se raconter à Thomas. Sa correspondance terminée, il la dépose avec toutes les autres qu’il n’a jamais envoyées. Il fait jour, Lyndon, le teint blafard, le corps frêle, entre figure gothique et boys’ love*, traverse à pied un petit village côtier de l’île de Skye à destination de l’école où il enseigne depuis trois mois après avoir quitté Londres, sa mère et son chat. Il y retrouve ses élèves plein de vie, naïfs, impertinents et malicieux ainsi que l’énergique et pétillante Miss Murray. La journée se termine dans la bonne humeur et Miss Murray, bien entreprenante, propose au nouvel instituteur de partager une pinte dans l’ambiance chaleureuse du pub. Mais Lyndon est ailleurs, dans son monde, insensible à tout cet environnement, ces gens, et il est terriblement angoissé. Neuf mois qu’il est arrivé ici et qu’il s’est pourtant parfaitement intégré. Qu’est-ce qui peut le tourmenter ainsi ? Cette nouvelle vie, ces nouvelles rencontres, un conte pour enfant et un drame soudain pourraient bien révéler ce qui se cache en lui et l’aider à apprivoiser les maux qui le rongent.

Un récit où priment les personnages et leurs émotions …
Dès les premières pages le duo d’autrices dévoile l’intimité profonde de Lyndon Meriwether. Elles ouvrent les portes de son cauchemar au lecteur puis lui divulguent les pensées que l’instituteur livre sous forme d’écrits à son frère disparu, et qui, bien qu’ils ne soient jamais expédiés, sont cachetés à la cire dans des enveloppes. Ce procédé laisse deviner l’origine des angoisses et de la tristesse que Lyndon renferme en lui et pourquoi elles l’empêchent de vivre normalement. Les autres protagonistes du récit ignorent tout de ce mal être. Le lecteur n’en appréciera que mieux l’évolution des sentiments et l’avancée du cheminement personnel de M. Meriwether pour apprivoiser sa culpabilité et oser se pardonner le drame vécu dans son enfance. En cela, le trait est la mise en couleur de Carlotta Dicataldo sont essentiels et admirablement réalisés. Les successions de plans rapprochés et de gros plans sur les regards, les postures des personnages aux multiples expressions ne font qu’accroître l’empathie pour Lyndon et l’ensemble des protagonistes. Un soin particulier a été apporté à la psychologie des acteurs de l’histoire tant dans le scénario que par le dessin, les rendant ainsi totalement humains et facilitant donc l’identification et la mise en relief de leurs sentiments. Le lecteur ressentira alors la culpabilité qui submerge Lyndon liée à la disparition de son frère Thomas, son manque de confiance en lui, la douleur de revivre son passé lorsqu’il se confie à son ami Elliot ou la joie et la passion quand il se libère enfin de ses chaînes et qu’il se laisse aller à l’amour. Un véritable pont esthétique entre le récit sombre d’Irène et le trait moderne d’influence asiatique de Carlotta révèle toutes ses émotions intensément.

Pour mieux révéler le cheminement personnel
Après un drame, rien n’est pire que de ne pas savoir ce qu’il s’est passé et regretter de ne pas avoir agi différemment pour que le destin soit tout autre. Des questions sans réponses et des reproches sur ce que l’on aurait pu ou du faire pour changer l’irréparable anéantissent une vie. Alors oui, pour accepter l’inacceptable et l’enfouir au plus profond de leur âme, il est plus facile de dire aux enfants que c’est à cause d’une vieille légende écrite pour leur faire peur, comme celle des kelpies*. Mais une fois adulte Lyndon est détruit de l’intérieur, incapable de se détacher de ce qu’il a vécu enfant ; sa vie en compagnie d’un fantôme n’est plus que cauchemars, solitude et tristesse. Tout ressurgit, quand la famille de son ami se retrouve face à la même situation qu’il a subie. Petit à petit ses liens avec Elliot, les habitants, ses élèves et les évènements, vont lui faire rejouer la scène et par là-même lui offrir une seconde chance pour le libérer de ses émotions qui très progressivement vont s’extérioriser et lui permettre de se pardonner à lui-même, de vivre et d’aimer.
C’est en cette évolution lente que le scénario est judicieusement construit car le lecteur, sans jamais s’ennuyer, accompagne pas à pas ce héros malgré lui sur le chemin qui va le sortir de sa prison émotionnelle jusqu’au grand saut dans le vide final, comme un symbole. Cette progression est accentuée par une alternance entre des couleurs froides et chaudes qui marquent les différents états psychologiques ou situations que traverse le maître d’école.

*Boys’love : Le Yaoi, aussi appelé boys’love est dans la culture populaire japonaise un genre d’œuvres de fiction centré sur les relations sentimentales entre personnages masculins.
*Kelpie : créature légendaire écossaise dangereuse, à l’apparence d’un cheval, qui capture, noie et dévore les humains.
Lyndon est une histoire profondément humaine servie par un dessin qui ne fait qu’accentuer cet aspect. Le sujet du sentiment de culpabilité et des dégâts émotionnels qu’il occasionne est merveilleusement traité au point que chacun des lecteurs et lectrices pourront y voir le reflet de leurs propres expériences. L’ensemble donne un résultat sur l’acceptation de soi très convaincant tout en rendant hommage aux fictions japonaises. Pour conclure l’on se félicitera de cette seconde collaboration des deux autrices, encore plus aboutie que la première.


Une chronique écrite par : Xavier
Informations sur l’album :
- Scénario : Irène Marchesini
- Dessin : Carlotta Dicataldo
- Éditeur : Le Lombard
- Parution le : 27/03/2026
- Pagination : 208 pages en couleurs
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