Frankenstein
Frankenstein n’en finit plus de revenir hanter les septième et neuvième arts comme en témoignent les récents films de Guillermo del Toro et de Maggie Gyllenhaal* ou les diverses sorties en bande dessinées et comics ces dernières années **. Quand on pense au personnage inventé par Mary Shelley, il n’est pas évident d’imaginer des couleurs vives et pop. Alors, l’annonce que David Sala allait adapter le célèbre roman avait de quoi intriguer.
Victor Frankenstein parcourt l’immensité enneigée d’une plaine, à la recherche de sa némésis, cette créature à qui il a donné vie et qui n’a cessé de semer la mort autour du jeune homme. Alors que ses forces faiblissent, il revient sur cette histoire où se mêlent folies créatrice et destructrice.

Frankenstein, SALA/©Casterman 2026
It’s alive !
Si le scénario est relativement fidèle au texte de Mary Shelley, c’est bien graphiquement que l’album de David Sala se démarque de son modèle, mais aussi et surtout de ses très nombreuses adaptations, tout support confondu. Avec son style très coloré caractéristique, qui a fait le succès notamment de son one shot précédent, le Poids des Héros (Casterman, 2022), l’artiste s’éloigne du gothique habituel des revisites de Frankenstein, pour y poser une poésie onirique, parfois presque éthérée, qui semble pourtant épouser parfaitement le récit, lui donnant même un ton résolument moderne.

Frankenstein, SALA/©Casterman 2026
Il faut dire que les thèmes du livre de Mary Shelley ont traversé les siècles et résonnent encore aujourd’hui : amour, vengeance, responsabilité, culpabilité, deuil… Et bien sûr, la peur de l’autre, quel qu’il soit : étranger, difforme, issu d’une minorité, ou juste différent physiquement ou psychologiquement. Des thèmes récurrents dans l’œuvre de David Sala, avec comme point d’ancrage, la monstruosité intérieure qui peut se cacher sous des atours propres et beaux. Bien que hideuse d’apparence, bien qu’exagérément grande, comme dans le roman, la créature est beaucoup plus touchante que son créateur.

Frankenstein, SALA/©Casterman 2026
La sensibilité du « monstre » en fait l’un des personnages les plus émouvants et profondément humains de l’histoire de la littérature, ce que David Sala parvient à rendre à la perfection, notamment graphiquement avec ce patchwork corporel qu’on retrouve également sur la cape du personnage. Le regard vairon dérange autant qu’il trouble le lecteur, contrairement à celui de Victor, froid et mort au possible. Un contraste des yeux qui s’inverse très intelligemment lors de l’affrontement des deux protagonistes.

Frankenstein, SALA/©Casterman 2026
Pimp my Frankenstein
L’un des plus beaux passages du roman est également adapté merveilleusement par David Sala : le séjour, caché, dans la cabane au fond des bois. La créature observe d’abord la famille avant de profiter de l’absence des adultes pour se rapprocher du vieillard, aveugle et de se lier d’amitié avec lui. Hélas, quand la famille rentre, elle est horrifiée et la créature doit, encore une fois, fuir. Ce moment est l’une des charnières principales du récit, bouleversant le destin de la créature, mais aussi de son créateur. Bien que relativement courte dans la bande dessinée de David Sala, l’illustrateur parvient à en saisir toute la portée émotionnelle.

Frankenstein, SALA/©Casterman 2026
David Sala ne se contente pas de suivre à la lettre le roman de Mary Shelley. Bien sûr, certains éléments sont coupés, comme le personnage du capitaine Walton, oreille attentive du récit de Victor, dont l’absence de l’album modifie sensiblement la conclusion, délivrant une belle surprise au lecteur. L’auteur se permet également d’inventer une péripétie pour la créature. Juste après sa fuite de l’appartement de Victor, elle tombe inanimée dans une rue et est recueillie par une jeune couturière qui connaîtra une fin tragique. Cette vingtaine de planches, sans paroles, est magnifique et, même si le ton de sa narration tranche un peu avec le reste du récit, se marie parfaitement à l’intrigue.

Frankenstein, SALA/©Casterman 2026
Autre décalage par rapport au roman, les décors, très loin d’être réalistes, mêlent gigantisme et simplicité. Tout est en effet immense mais peu détaillé, des intérieurs aussi difformes que la créature, à l’image du vertigineux escalier du laboratoire, aux extérieurs faisant la part belle aux grands aplats de couleurs. Seule la scène de la forêt, et l’espoir d’humanisation de la créature s’enrichit d’une folie visuelle impressionnante. La technique, à l’huile, de David Sala apporte une épaisseur tangible à ses cases et chaque planche devient une œuvre d’art, intense et onirique. Là encore, la créature, de toute sa grandeur, est parfaitement iconisée.

Frankenstein, SALA/©Casterman 2026
Plus de deux cents ans après sa rédaction, le roman de Mary Shelley continue d’influencer les artistes en tous genres et de captiver lecteurs et spectateurs avec son intrigue, ses thèmes et ses enjeux qui résonnent encore furieusement au XXIe siècle. Cette universalité du récit permet à David Sala de déployer tout son art « pop » et poétique sans dénaturer l’œuvre originelle pour un résultat passionnant et envoûtant. La grande créature n’a pas fini de nous étonner et de nous offrir des œuvres qui savent encore renouveler sa légende.

Une chronique écrite par : Cédric « Sedh » Sicard
* Frankenstein de Guillermo del Toro (sur Netflix depuis le 10 octobre 2025), The Bride de Maggie Gyllenhaal (sorti dans les salles de cinéma en France le 4 mars 2026)
** Frankenstein ou le Prométhée moderne, de Sergio A. Sierra et Meritxell Ribas Puigmal (Aventuriers d’Ailleurs, 2025), Frankenstein de Michael Walsh (traduction française chez Urban Comics, 2025) ou encore la BD jeunesse Mon Copain Frankenstein de Vincent King et Hélène Lespagnard (Sarbacane, 2026)

Frankenstein, SALA/©Casterman 2026
Informations sur l’album :
- Scénario : David Sala, d’après Mary Shelley
- Dessin : David Sala
- Couleurs : David Sala
- Éditeur : Casterman
- Date de sortie : 15/04/2026
- Pagination : 220 pages en couleurs




Frankenstein, SALA/©Casterman 2026
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