Rétro – Bob Morane tome 3 : Les tours de Cristal

Rares sont les sagas littéraires qui peuvent se prévaloir de centaines de tomes. Pour Bob Morane, ce ne sont pas moins de 227 romans et nouvelles, rassemblés diversement en cycles et sous-cycles, qui ont été publiés par Henri Vernes aux éditions Marabout. Dire que la qualité est restée constante serait néanmoins présomptueux, puisqu’une telle production pharaonique ne peut pas, statistiquement, ne receler que des chefs-d’œuvre.

Bob Morane et les tours de cristal Marabout couverture

©Marabout – Bob Morane et les tours de cristal – Henri Vernes, Dino Attanasio

Devant l’insistance du journal Femme d’Aujourd’hui, qui les publiera sous forme d’épisodes, Henri Vernes s’attaque à l’adaptation en bande dessinée d’épisodes choisis. C’est cette sélection qui explique que le néophyte voulant découvrir le personnage directement dans sa version dessinée sera un peu décontenancé par des références absconses, renvoyant à des épisodes seulement parus sous forme romanesque. Mais cet écosystème interdépendant roman/BD et même TV/cinéma est aussi ce qui fait l’originalité de ce phénomène éditorial.

Toujours aux éditions Marabout, c’est l’italien Dino Attanasio qui sera le premier en charge de transcrire visuellement le personnage charismatique du commandant Morane. Véritable caméléon graphique et déjà illustrateur des romans, Attanasio s’illustre brillamment dans un style semi-réaliste avant de faire merveille, quelques années plus tard, avec les rondeurs bonhommes et toutes marcinelloises de Modeste et Pompon, à la suite de Franquin, et duSignor Spaghetti, une création de René Goscinny.

Bob and Bill went up the hill…

Troisième épisode en BD, mais 102ème roman, Les tours de cristal (1970) compile de façon assez représentative ce qui fait les qualités et les défauts de cette série culte d’aventures pour la jeunesse des années 60 et 70. L’histoire commence dans un avion, Morane voyageant de concert avec l’écossais Bill Balantine et le professeur Aristide Clairembart. Fait rarissime, l’avion est pris dans un typhon surpuissant qui force le pilote à atterrir sur le ventre sur une petite île du pacifique. Fait rarissime, cette île porte les vestiges d’une civilisation disparue, sous la forme de statues semblables à celles de l’île de Pâques. Fait rarissime, une pluie de météores surprend les explorateurs alors qu’ils voulaient surplomber l’île depuis un pic rocheux. Fait rarissime, ces météores sont composées d’anti-matière, et un vent de positrons voyageant à l’envers dans le temps emporte nos héros dans un retour temporel de quelques 50 000 années. Pour Bill et Bob, c’est une catastrophe. Pour le Pr. Clairembart, c’est l’opportunité de venir à la rencontre du légendaire peuple de Mû, sortes d’Atlantes hyper-civilisés et hyper-technologiques dont il a toujours eu la conviction de l’existence.

Bob Morane et les tours de cristal Marabout

©Marabout – Bob Morane et les tours de cristal – Henri Vernes, Dino Attanasio

Mais qu’en est-il de ces fameuses « Tours de cristal » dont la présence dans le titre nous intrigue fortement ? Ces colonnes transparentes surgissant des flots, au large de la plage où, quelques millénaires plus tard, l’avion de nos naufragés s’écrasera, ne ressemblent à rien de connu. Elles s’avéreront le point d’entrée des aventuriers vers un monde en danger. En effet, les « muvians » (puisqu’évidemment, ce sacré Clairembart avait raison) accueillent leurs visiteurs à bras ouverts et les mettent au courant de l’actualité du moment : le continent de Mû est établi sur une plateforme à l’équilibre précaire, l’érosion en ayant fragilisé les fondations, et menace de s’abîmer dans l’océan, habitants compris.

Et soudain surgit face au vent…

Il manquait bien à ce peuple, à l’avancée technologique impressionnante, l’intervention du père Morane pour trouver la solution : aller coloniser une nouvelle planète. Qu’à cela ne tienne, notre agenda est plutôt vide pour les prochaines décennies, on n’a qu’à y aller.

On l’aura compris, cette aventure pour le moins épique repose sur une série complètement décomplexée de hasards extraordinaires et d’invraisemblances assumées. Jusque-là habitués à des aventures plutôt terrestres, façon Indiana Jones, Bob Morane et sa bande traversent l’hyper-espace comme s’ils traversaient le fleuve Amazone. En effet, Vernes ne perd pas de temps à creuser les états d’âmes et les crises psychologiques qu’il serait bien légitime que les héros subissent, vu la teneur de leur mésaventure et l’ampleur de la tâche qui leur incombe. Ce qui compte avant tout, c’est l’aventure, et cela implique un enchaînement effréné de péripéties que l’on prendra soin d’accumuler en grand nombre dans les 68 planches contractuelles. Le lecteur est donc maintenu en apnée grâce à une narration très dense, jouant d’ellipses de durée croissante et d’espace inter-iconique élargi. La voix off, dont Henri Vernes use et abuse à la façon d’un Jacobs dont la filiation est évidente, tient le lecteur par la main, comble les vides et cimente le tout. Les personnages, eux, sont réduits à l’état d’acteurs monolithiques, dont le charisme certain cache mal le manque de profondeur, et il ne faut pas compter sur les dialogues, verbeux et redondants, pour leur donner de la personnalité…

Fascination Morane du héros monté comme un bide

Ce creux psychologique se traduit par ailleurs graphiquement : cheveux bruns taillés en brosse, taille moyenne, relativement athlétique sans être bodybuildé, mâchoire carrée de la star hollywoodienne standard, Bob Morane pourrait tout aussi bien être joué par Humphrey Bogart que par Richard Berry. Même Ballantine, supposément, à en croire les romans, géant de 2 mètres à la force herculéenne et capable de ramasser une pastèque avec une seule main, est transcrit comme un grand type aux proportions beaucoup plus anodines.

Bob Morane et les tours de cristal Marabout planche 3

©Marabout – Bob Morane et les tours de cristal – Henri Vernes, Dino Attanasio

Attanasio, comme Gerald Forton à sa suite, accomplit un travail assez remarquable, si l’on considère que l’objectif est d’atteindre une efficacité maximale de la narration, en optimisant le découpage, les cadrages, en assurant une lisibilité immédiate et une identification facilitée aux personnages avec des physiques passe-partout. Le travail des couleurs appartient à l’époque, amélioré depuis avec les rééditions.

Tout compte fait, tout, pas seulement les couleurs, est solidement ancré dans les années 70. Dans cette décennie où la bande dessinée n’était pas encore considérée comme une expression artistique à part entière, la transposition de Bob Morane sous forme graphico-narrative n’a qu’un seul intérêt : décupler le lectorat d’une série pulp, écrite au kilomètre et destinée à une consommation de masse.

Relire ces albums dans les années 2020 a ceci de rafraîchissant que le cerveau est posé au pied du lit, le lecteur n’ayant qu’à se laisser entraîner dans un torrent irrésistible où les incohérences et les invraisemblances finissent par faire partie du charme. On pardonnera donc à Henri Vernes de n’avoir pu rivaliser avec le maître du genre, Edgar P. Jacobs, dont le classique Piège Diabolique restera une référence indépassable d’incursion SF pour cette aventure de « Bob Morane contre tout chacal ».

Bob Morane et les tours de cristal Marabout

©Marabout – Bob Morane et les tours de cristal – Henri Vernes, Dino Attanasio

Un article écrit par : Philippe Barre

Informations sur l’album :

  • Scénario : Henri Vernes
  • Dessin : Dino Attanasio
  • Editeur : Marabout
  • Date de sortie : 1962

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