Interview de Mathieu Bablet

Direction Nantes et le Festival des Utopiales pour une rencontre avec Mathieu Bablet, en pleine promotion de son nouveau one shot Silent Jenny (Rue de Sèvres). L’occasion d’explorer son univers si particulier et de revenir sur son travail d’auteur, mais aussi d’éditeur au sein du Label 619.

© Rue de Sèvres

© Rue de Sèvres

Amis de la BD : Bonjour Mathieu. Comment es-tu arrivé dans le monde de la BD ?

Mathieu Bablet : Je suis arrivé dans le monde de la bande dessinée de manière assez classique, j’étais passionné de dessin étant gamin. Je n’ai jamais arrêté, et au sortir du bac, je me suis dirigé dans une école d’art appliqué, parce que je me rendais compte que c’était vraiment le métier que je voulais faire. Donc après trois ans d’études à étudier la bande dessinée, mais aussi l’illustration, le dessin animé, le graphisme, etc. J’ai ensuite passé une année à préparer mon premier projet de bande dessinée, à savoir La Belle Mort, et je l’ai envoyé à Ankama, et plus spécifiquement au Label 619. Il a été repéré, et c’était le début de l’aventure.

ABD : Tu étais également lecteur de comics, BD, manga ?

MB : Oui, j’ai eu cette chance d’avoir des parents qui étaient très ouverts à la pop culture de manière générale, donc qui avaient énormément de bandes dessinées franco-belge, et qui avaient énormément de comics aussi des années 70, qu’ils avaient gardés de leur jeunesse. En plus, je suis né au moment où le manga arrivait en France, par les animés du Club Dorothée, et puis par les tout premiers mangas comme Dragon Ball, Akira, et puis les premiers Miyazaki qui arrivaient aussi à ce moment-là. Donc en fait, j’ai été influencé par ces trois gros pôles de l’imaginaire très très vite, et je sais que ça m’a énormément inspiré sur la construction de mon style graphique, et des envies scénaristiques que j’avais aussi.

ABD : Tu viens de sortir Silent Jenny. À la base de ce projet, il y avait quoi ? Une image, un sentiment, une impression, un son ?

MB : La base du projet, c’est une vidéo YouTube qui montrait qu’en Chine, face à la disparition des populations d’abeilles, on avait trouvé une solution, à savoir employer pour une bouchée de pain des gens pour qu’ils pollinisent à la main les champs de poiriers. Et je sais que ce documentaire m’avait vachement marqué, parce qu’au lieu d’essayer de contrer la disparition des abeilles, finalement on avait trouvé une solution technique, simplement faire travailler des gens plutôt qu’essayer de sauver la biodiversité. Donc je sais que ça, c’était le point de départ qui m’a permis ensuite de me dire : voilà, je veux faire du post-apo, ça sera un post-apo écologique qui parle de disparition de biodiversité.

Silent Jenny Rue de Sèvres

© Silent Jenny – Mathieu Bablet – Rue de Sèvres, 2025

ABD : Comment abordes-tu un projet si monumental ? Tu savais déjà que ça serait aussi épais, ou c’est petit à petit que ça avance ?

MB : Au tout début, je n’avais pas anticipé que ça serait aussi grand, je prévoyais à peu près 200 pages, et je me concentrais surtout sur Jenny. Et je me suis aperçu assez rapidement qu’en fait ce n’était pas vraiment le personnage principal de l’histoire, ou en tout cas qu’il fallait qu’en parallèle de ses aventures, on puisse voir la vie dans la monade. La monade c’est cette communauté qui s’est construite sur les cendres des générations précédentes, ou en tout cas qui a œuvré pour changer le système, et trouver des moyens de vivre différents de ceux qui sont les nôtres aujourd’hui, en Occident. Et donc de montrer en parallèle Jenny, son voyage, et puis ce quotidien là. Ça fait que la pagination a augmenté significativement au moment de l’écriture du scénario : j’étais à 300 pages. Souvent, je commence le dessin, de toute façon, que lorsque le scénario est calé et définitif, de telle sorte qu’après il n’ait pas à bouger.

ABD : Tu avais déjà le début, la fin, et c’est le milieu qui s’enrichit ?

MB : Oui c’est souvent ça. Je pars du principe qu’il faut avoir un bon début et une bonne fin, déjà dans un premier temps et, effectivement, toutes les scènes, toutes les péripéties qui peuvent se passer entre, doivent nourrir la thématique de l’album. Et c’est effectivement dans ce milieu-là qu’il y a beaucoup de choses qui se sont ajoutées.

ABD : Le silence ça représente quoi pour toi, soit narrativement, personnellement, ou artistiquement ?

MB : Il est vecteur de contemplation, c’est ça qui m’intéresse particulièrement en bande dessinée, et dans le rythme que j’impose à mes BD qui est assez lent, qui est dilaté, et qui fait la part belle souvent simplement à la déambulation d’un personnage dans un paysage. Et là en l’occurrence, dans Silent Jenny, j’ai essayé vraiment de pousser le concept même encore plus loin, parce qu’il y a des doubles pages avec un côté illustratif, à plusieurs moments, qui permet vraiment d’être en immersion dans l’univers. Donc ce silence-là, il m’intéresse en termes narratifs. Le silence de Jenny, ensuite, c’était pour montrer un personnage qui est un peu perdu. Perdue parce qu’elle a une mission, à savoir retrouver les traces d’ADN d’abeilles, mission qui est censée lui donner un sens, un sens à la vie, un sens à l’avenir qu’elle espère revoir, et pour autant ça la met dans une forme d’aliénation. Elle ne se retrouve pas, à contrario, dans la communauté du Cherche-Midi, qui a complètement dépassé ces questions-là, et qui est en train d’inventer de nouveaux modèles.

ABD : Le silence, c’est quelque chose qui t’accompagne quand tu crées, ou tu préfères travailler en écoutant de la musique?

MB : Je ne travaille pas en silence, et je ne travaille pas en musique non plus. Ce sont beaucoup des émissions, des podcasts, des documentaires. Finalement, souvent, ce sont des choses qui peuvent enrichir le propos de la BD que je suis en train de faire, et qui me permettent aussi de prendre un peu d’avance sur les projets suivants aussi.

ABD : On parle beaucoup de silence, mais à côté de la BD, il y a la BO, qui est un album de Toxic Avenger, comme c’était déjà le cas sur Carbone et Silicium avec un mini-album. Comment s’est dérouléela collaboration? 

MB : Toxic Avenger c’est un collaborateur régulier et de longue date du label 619, qui avait commencé en 2016 en faisant la bande originale de Muttafukaz. C’est comme ça qu’on l’avait tous rencontré. C’est quelqu’un qui est fan de bandes dessinées et qui aime bien nos univers. Il avait déjà lu, en avance, Carbone et Silicium en 2020, et il s’était approprié l’univers pour faire un EP de 5 ou 6 titres, et là rebelote pour Silent Jenny. Je lui ai envoyé une version en noir et blanc de l’album, qui n’était pas encore terminé, et il a adoré l’univers. Il a trouvé une forme de résonance avec les expérimentations sonores qu’il avait envie de faire à ce moment. En amont on a un peu discuté de comment je voyais une adaptation sonore de l’univers, puis après je l’ai laissé faire parce qu’il faisait les choses très très bien, et à chaque nouveau morceau c’était une nouvelle surprise, surtout que là il y a vraiment un côté très éclectique dans les genres.

The Toxic Avenger Inframonde Rue de Sèvres

© Toxic Avenger © Inframonde – Toxic Avenger / Mathieu Bablet – Rue de Sèvres, 2025

ABD C’est important pour toi ce lien entre musique et BD ou c’est vraiment l’occasion qui a créé cette synergie?

MB : C’est plutôt l’occasion effectivement, ce n’est pas primordial parce que pour moi une bande dessinée doit avoir toute sa force émotionnelle et sa force narrative sans une bande son, mais pour autant, là, l’occasion s’est présentée et je trouve que ça complète extrêmement bien l’univers.

ABD : As-tu eu des influences littéraires, cinématographiques ou autres sur Silent Jenny?

MB : Comme c’est du post-apo, il y avait beaucoup de références. C’est ça le problème, essayer de s’en détacher un peu, de faire quelque chose qui ne soit pas du Mad Max. On parle de véhicules qui roulent donc essayer de faire quelque chose qui ne soit pas Mortal Engines, qui ne soit pas le Transperceneige. Il y a une grosse influence qui traverse quand même l’album, c’est Miyazaki. De par le Château Ambulant, on peut ressentir une espèce de personnification des Monades, comme pour le château, mais surtout son Nausicaa en manga parce que c’est du post-apo finalement aussi, dans un futur tellement lointain que la technologie a un peu régressé. On ne sait plus trop si on est dans le passé ou dans le futur et ça c’est visuellement quelque chose qui m’intéressait, que j’ai un peu repris dans Silent Jenny. Donc je dirais que c’est l’influence évidente.

ABD : Miyazaki avait créé Nausicaa après une marée noire, en se rendant compte, des années après, que la nature reprend ses droits. C’est aussi une note d’espoir pour Silent Jenny ?

MB : Oui, de la même manière que dans Nausicaa, en fait, il y avait une forme de résilience à la fin, qui montrait justement qu’on n’allait pas revenir dans le monde d’avant. C’est un peu le même message dans Silent Jenny, c’est à dire qu’il faut faire comme ces Monades qui ne s’arrêtent jamais et continuent d’avancer quels que soient les obstacles.

Silent Jenny Rue de Sèvres

© Silent Jenny – Mathieu Bablet – Rue de Sèvres, 2025

ABD : À la fin d’un tel projet, qui t’a pris des années, on se sent comment ? Il y a une sorte d’euphorie quand c’est terminé, de soulagement, d’un petit peu de coup de blues?

MB : Pas d’euphorie en tout cas. Du soulagement, oui. Pas du blues. La tâche est accomplie, ça fait du bien, et je suis très content que le bouquin ne m’appartienne plus, maintenant il appartienne aux lectrices et aux lecteurs, et ils en font ce qu’ils veulent. Ils et elles en auront l’interprétation choisie. Donc c’est plutôt du soulagement, et puis l’envie de passer à autre chose. Ça me le fait à chaque fin de projet, et là particulièrement sur Silent Jenny où j’ai pris du temps à créer l’univers, et c’était génial de s’y plonger. Pour autant, j’ai vraiment envie d’aller vers d’autres univers graphiques.

ABD : Justement, tu es plutôt du genre à enchaîner sur un nouveau gros projet, ou tu as envie de choses plus simples en attendant de te relancer dans quelque chose de monumental ?

MB : Les deux, et c’est ce que je fais un petit peu depuis Shangri-La finalement, où je faisais à la fois Shangri-La et à la fois les Midnight Tales. Là, je bossais sur Silent Jenny et aussi sur Shin Zero, donc j’aime bien avoir un gros projet qui va m’occuper, et qui est le gros truc qui prendra 80% de mon travail, et à côté des petits projets qui sont beaucoup plus légers, qui sortent plus vite aussi. Si je peux avoir les deux c’est bien.

ABD : L’intégrale de Midnight Tales sort bientôt chez Ankama. As-tu supervisé le projet ?

MB : Un minimum, dans le sens où le but c’était qu’il y ait une vraie connexion avec Midnight Order, au moins formellement parlant. Ça a été l’occasion de faire une nouvelle couverture, et puis de voir à l’intérieur un peu les quelques coquilles qu’il pouvait y avoir, etc. Je suis content, parce que Midnight Tales n’avait pas du tout marché, donc c’est très bien d’avoir un album qui ressemble à Midnight Order, et qu’on puisse avoir les deux côte-à-côte. Et ça permet d’identifier l’univers dans son intégralité, ça c’est chouette.

Midnight Order et Midnight Tales intégrale Ankama

© Midnight Order – Rue de Sèvres, 2022 / © Midinight Tales intégrale – Ankama, 2025

ABD : Tu disais que tu n’avais pas trop ressenti d’euphorie à la fin du projet, est-ce que tu la ressens, tout de même, quand tu as l’objet entre les mains pour la première fois, quand tu ouvres le carton ?

MB : En fait, avant la satisfaction, c’est un peu d’angoisse, parce que le processus créatif, je le maîtrise jusqu’à l’impression, et puis après c’est très difficile d’anticiper. Il y a des trucs sur les teintes, les couleurs, est-ce que ça va sortir trop foncé, est-ce que là en termes de lisibilité on est bien ou pas… Donc finalement, d’abord, il y a une première phase où il faut juste vérifier que tout est ok, et après oui, la satisfaction effectivement. L’objet physique, c’est la concrétisation finale de tout le travail en amont.

ABD : Et puis pour Silent Jenny, en plus, il y a 5 éditions différentes, avec autant de couvertures différentes.

MB : C’était une demande des enseignes pour avoir un petit plus à proposer, ça s’est rajouté à la toute fin. C’était très compliqué à la fois de tenir la deadline et de se farcir 5 couvertures.

ABD : Silent Jenny c’est une des BD les plus attendues de l’année, tu t’en étais rendu compte avant la sortie ?

MB : Je suis un peu surpris de l’attente que le titre peut susciter.

ABD : Ça ne te met pas une pression supplémentaire ? Pour toi c’est un album comme un autre qui est sorti, ou ça te rajoute un poids ?

MB : Ça me rajoutait un poids sur Shangri-La et sur Carbon & Silicium, à l’époque. Maintenant moins, dans la mesure où, une fois que l’album est terminé, de toute façon, je ne peux plus le retoucher, et il ne m’appartient plus vraiment, il appartient aux autres. Je suis vraiment déjà parti sur d’autres projets, donc il n’y a pas tant de pression que ça.

Silent Jenny Rue de Sèvres

© Silent Jenny – Mathieu Bablet – Rue de Sèvres, 2025

ABD : Silent Jenny clôt une trilogie de science-fiction, après Shangri-La et Carbon & Silicium, avec des thèmes différents abordés à chaque album. Est-ce que là tu as envie de changer radicalement d’univers?

MB : Le prochain projet ne sera pas de la science-fiction, c’est certain, ce sera de la fantasy, parce que j’ai besoin de me renouveler un peu graphiquement, et de partir sur d’autres univers. Je ferai de la science-fiction, après, parce que c’est quand même le genre que je préfère, mais vraiment dans ces thématiques qui ont été abordées tout du long ; c’est une trilogie de l’apocalypse ; c’est terminé. Je pense que j’ai vraiment fait le tour de ce que je voulais raconter.

ABD : Y a-t-il une planche particulière dans Silent Jenny dont tu aimerais parler, ou que tu aimerais mettre en avant ?

MB : Une de mes planches préférées, c’est une double page, qui est au début, peut-être à la moitié de l’album, et qui montre la monade minuscule dans un paysage baigné à la fois par la lumière et à la fois par les nuages. Cette planche, j’y suis attaché, parce que, pour moi, elle symbolise tout le travail d’immersion que je voulais faire sur cet univers. C’est-à-dire qu’il y a un côté très vaporeux, très sensoriel. C’est une planche où il n’y a pas de dialogue, où il y a peu de narration, parce que la monade est simplement en train de se déplacer dans un bord de la case, et pour autant, c’est censé apporter une forme d’émotion d’être dans cet univers et de le voir un peu à cette échelle-là. Tout ce travail sur la couleur, sur la matière, sur les nuages, a été fait en fonction de cette, et de ces, double pages, de manière générale, parce qu’il y en a plusieurs comme ça, et c’est ce qui a donné le ton véritablement à tout l’esthétique que je voulais mettre dans cette histoire.

Silent Jenny Rue de Sèvres

© Silent Jenny – Mathieu Bablet – Rue de Sèvres, 2025

ABD : Sans spoiler l’histoire, on a l’impression que l’administration n’est pas prête à gérer un succès éventuel de la mission de Jenny et des autres.

MB : Je voulais parler de la violence du système telle qu’on la connaît aujourd’hui, qui use les corps. Notamment les corps des Microïdes qui travaillent pour Pyrrhocorp et qui sont usés au point d’être déformés. Et puis de cette perte de sens, en fait : ce n’est pas tant qu’ils sont débordés, ils sont dans des routines qui n’ont vraiment plus aucun sens. Tout le monde travaille parce qu’il faut travailler, et sans pour autant se poser la question, et notamment de qu’est-ce qu’on fait si on retrouve véritablement une abeille. Je trouvais ça intéressant parce que c’est vecteur de violence, cette espèce d’incompétence bureaucratique, et cette perte de sens. C’est vraiment une thématique qu’il m’intéressait de traiter.

ABD : Mais c’est, un petit peu, comme si, finalement, tout ça ne servait à rien ?

MB : Oui, complètement. Sans trop spoiler, spécifiquement Jenny a besoin de passer par là pour se construire différemment.

ABD : Qu’aimerais-tu que le lecteur ressente une fois qu’il a terminé de lire l’album ?

MB : Une forme de résilience, de pouvoir faire face aux problématiques futures déjà, et ça, ce n’est pas si évident que ça, de ressentir une forme de combativité, d’avoir envie d’avancer vers ce futur-là.

ABD : En plus de C’est Silent Jenny, il y a aussi une actualité à venir dans les prochains mois, c’est le deuxième tome de ShinZero, un projet que tu as fait avec Guillaume Singelin, peux-tu en dire un petit peu plus?

MB : Il est bien avancé, cet album, il sortira au printemps prochain, Guillaume est sur la fin des planches là. Ce qu’on voulait avec Guillaume sur Shin Zero c’est montrer différentes étapes de la vie des jeunes adultes. Donc il y aura un bon cinq ans dans le temps, par rapport au tome 1, parce que sortir des études avec de l’espoir ; enfin pas de l’espoir dans l’avenir, mais en tout cas des ambitions et des envies ; et puis, quelques années plus tard, se retrouver dans l’impasse du milieu du travail, c’est deux temporalités un peu différentes. C’est de ça dont traitera Shin Zero 2.

Shin Zero, tome 1 - Bablet/Singelin - Rue de Sèvres, 2025

© Shin Zero, tome 1 – Bablet/Singelin – Rue de Sèvres, 2025

ABD : Graphiquement, tu as un style qui est très identifiable, avec des personnages qui sont très stylisés, notamment au niveau des nez, et des décors très précis et ancrés dans une sorte de réel, même si c’est de la science-fiction. Est-ce que tu vois une contradiction, une complémentarité, ou c’est juste complètement naturel ?

MB : Une complémentarité. Pour mon style, je suis très influencé par l’animation japonaise, et notamment des décors peints qui sont toujours très détaillés, avec des personnages qui sont souvent en lignes claires, en aplats, plus simples, et c’est normal parce qu’il faut les animer. Avoir des personnages un peu plus simples dans des décors détaillés, c’était donc la démarche que j’avais envie d’explorer. Concernant les nez, ou du moins les physiques atypiques de mes personnages, c’était vraiment voulu dès le départ, d’être identifiable. C’est vraiment quelque chose que j’ai développé en école d’art, où on voyait que face à la profusion de titres de bandes dessinées qu’il existe ; on est à 6000 titres par an ; comment exister au milieu de tout ça. Ça reste quand même grand public, par rapport à plein d’autres artistes qui vont beaucoup plus loin, mais en tout cas, avoir une forme de radicalité identifiable, c’était à mon sens important.

ABD : Tu as beaucoup changé ta façon de travailler depuis tes débuts ?

MB : Je l’ai perfectionnée, changée fondamentalement non. Sur la deuxième moitié de Silent Jenny, je suis passé au tout numérique, parce que j’en avais besoin pour gagner du temps. Ce n’est pas dit que sur tous les projets je continue en tout numérique, puisque j’apprécie toujours le traditionnel. C’est plutôt quelque chose qui s’est perfectionné, une meilleure maîtrise de la composition des cases, de la narration, des couleurs surtout, qui ont beaucoup évolué depuis La Belle Mort.

ABD : depuis quelques années, tu es aussi devenu éditeur au sein du Label 119, comment t’est venue cette envie de passer de l’autre côté du bureau ?

MB : Ce n’était pas une envie, à la base c’était une demande de Run (NDLR : créateur et directeur du Label 619). En 2018, il commençait à en avoir marre, en tout cas à être fatigué, de devoir gérer tout seul le Label 119, et donc il a demandé à Guillaume Singelin, Florent Maudoux et moi de l’aider. On n’a pas vraiment hésité sur la question, donc on s’est retrouvés à quatre sur l’édito. À cette époque, je le faisais déjà un tout petit peu, parce que c’est à peu près à cette époque où je faisais Midnight Tales, qui a véritablement commencé mi 2016. Il y avait donc une appétence, pas à faire de l’édito, mais en tout cas faire du travail collaboratif, qui est un peu un prolongement du travail éditorial. Tu es face à des artistes qui t’envoient un projet, et c’est à toi de travailler, d’aider en tout cas, à ce qu’il soit le meilleur possible à la fin.

© Label 619

© Label 619

ABD : Est-ce que ça a changé ton regard sur le travail d’auteur ?

MB : Oui, oui, oui, complètement. En fait quand tu commences à te permettre de critiquer les planches et la narration des autres, du coup ça renforce un peu le travail introspectif que tu fais sur toi-même et sur ton propre travail. Dans un sens ou dans l’autre, je pense que c’est très bien aussi d’être éditeur, et d’avoir une forme d’expertise un peu tangible, parce que je suis moi-même auteur, sur la narration, le visuel, le scénario. Et, en même temps , ça me permet aussi de me dire « oui bah si tu dis ça à quelqu’un, il faut que tu sois capable toi aussi de prendre la critique. »

ABD : À quoi faut-il s’attendre de la part du Label 619 dans les prochains mois ?

MB : Ce que je peux dire c’est que la gamme manga, entre guillemets qu’on a initiée, avec Shin Zero et Jaune va se développer. C’est un format qu’on aime bien, et on sent que que de plus en plus de personnes l’aiment. Donc on va aller un peu dans cette direction-là. On a toujours cette envie de pousser les jeunes générations aussi. En ce moment, il y a Petit Rapace, qui a sorti deux tomes de Slum Kids, qui va bosser sur un troisième, et on croit beaucoup beaucoup en lui. Et dans les jeunes générations ; ça n’a pas encore été annoncé, donc je ne peux pas trop en parler ; en 2026, on va avoir deux albums très chouettes, et qui changent un peu de ce qu’on fait d’habitude.

ABD : Est-ce que pour finir, tu aurais quelques mots à dire pour les lecteurs des Amis de la BD ?

MB : Continuez à lire, c’est important, de se nourrir de culture, et surtout, je trouve, qu’en ce moment, on a besoin d’imaginaire, ça fait du bien.

Un grand merci à Mathieu pour cet entretien et à Camille de Rue de Sèvres.

Propos recueillis par : Cédric Sicard

© Cédric Sicard

© Cédric Sicard

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