Un espoir sans papiers n’est pas une BD supplémentaire traitant de migration. Au contraire Ingrid Chabbert et d’Espé démontrent que les questions de société, telles que la prise en charge des personnes âgées ou celle des exilés ne sont surtout pas à placer en opposition.
Aux abords de l’Île d’Aix, une embarcation avec des réfugiés est en mauvaise posture et coule. Les corps sont récupérés par la police et le Samu. Indifférente à l’agitation qui règne sur la plage à quelques dizaines de mètres de son habitation, Sidonie, une vieille dame, enguirlande son chat qui « pisse dans les tasses de thé » des rares invités qu’elle reçoit. De mauvaise humeur, elle sort de sa maison et entend un bruit dans la grange attenante. Elle y surprend un rescapé du bateau, Ahmed, un jeune Algérien. Sidonie n’a plus vraiment toute sa tête, elle pense que ce garçon est son fils disparu il y a des dizaines d’années. Le temps se mélange: « Dépêche-toi, il faut que tu te douches avant que ton père rentre.» Le mari de la vieille dame est mort il y a un petit bout de temps.
Entre Ahmed et Sidonie débute une drôle de chorégraphie. Le garçon prend soin de cette vieille dame déboussolée, qui, en retour, lui apporte une famille qu’il n’a plus. Les moments de lucidité de la grand-mère sont rares. Malgré leur discrétion, ce bonheur fragile ne dure pas longtemps. Les autorités locales sont préoccupées par la solitude supposée de Sidonie, ainsi que par son état de santé. Elles envoient la police lui rendre visite. Cette dernière y découvre la présence du réfugié. Celui-ci est envoyé dans un centre pour mineurs isolés tandis que la vieille dame prend la direction d’un EHPAD dont le nom est pour le moins provocateur « Solidarité sénior ».
La solidarité familiale
Après Soixante printemps en hiver qui interrogeait sur la place d’une femme sexagénaire dans notre société, Ingrid Chabbert revient avec un nouveau scénario empreint d’affection et de douceur. Elle s’intéresse à deux mondes très différents que l’Occident a tendance à opposer : la considération des personnes âgées et la manière dont les migrantes et les migrants qui fuient la misère sont traités. « Occupons-nous de nos retraités plutôt que des étrangers ». Ici, cette vieille rengaine n’a pas sa place. Les deux protagonistes se protègent l’un l’autre.
Ahmed vient d’un pays où le traitement des personnes âgées repose sur la solidarité familiale. C’est ainsi qu’il se donne corps et âme pour Sidonie. Cette dernière, perdue dans ses souvenirs et une certaine démence, s’ouvre petit à petit à cette tendresse retrouvée. Certes, elle voit dans ce jeune homme son fils Daniel, mais qu’importe. Cette présence est autant de petits gestes chaleureux et apaisants.
Les couleurs comme unité de l’album
Le dessin semi-réaliste d’Espé fonctionne parfaitement. La nervosité de son trait s’accorde avec le tempérament fougueux et excentrique de Sidonie sans pourtant trahir le calme et la bienveillance d’Ahmed. De la solitude de l’île d’Aix à celle du centre d’accueil pour mineurs en ville, le dessinateur jongle aisément d’un décor à un autre pour structurer le récit. L’ambiance diffère selon les endroits. L’hébergement terne et morose fréquenté par le jeune garçon est en total contraste avec l’accueil chaleureux qu’il reçoit dans une boulangerie. Tout au long du récit, les couleurs d’Aretha Battistutta affichent une certaine sobriété qui garantit l’unité du récit, quel que soient les nombreux lieux dans lesquels se déroulent l’action.
Les politiques populistes sont tentées d’opposer les mondes et les misères : Pourtant, les sociétés occidentales auraient les moyens de combler les disparités sociales. Sous ses airs d’album bienveillant, Un espoir sans papiers est une manière de faire la nique, de manière intelligente, à ces individus qui cherchent à obtenir le pouvoir en divisant les plus faibles. Sidonie et Ahmed sont deux humains que tout oppose. C‘est ce qu’on essaie de faire croire aux électrices et aux électeurs. Pourtant, leur relation dévoile qu’une humanité existe et qu’elle est prête à relever le défi des inégalités et à se battre avec ses armes : l’amour et la tendresse.
Chronique écrite par : Bruce Rennes
Informations sur l’album :
- Scénario : Ingrid Chabbert
- Dessin : Espé
- Couleur : Aretha Battistutta
- Éditeur : Dupuis
- Date de sortie : 17/04/2026
- Pagination : 104 pages en couleurs
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