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Sœurs des vagues

La prestigieuse collection « Signé » du Lombard accueille deux nouveaux noms prestigieux avec Tristan Roulot et Mikaël, auteurs français expatriés au Canada. Et c’est dans leur pays d’accueil que les deux camarades ont décidé de situer leur première collaboration, Sœurs des Vagues, un huis clos en plein air au début du vingtième siècle.

© Soeurs des Vagues – Roulot/Mikaël – Le Lombard, 2026

Peggy’s Gove est un village de pêcheurs de Nouvelle-Écosse, au sud-est du Canada, essentiellement peuplé de femmes. Les maris, les pères, les fils, sont en mer ou sous terre. Alors que les deux bateaux du village sont partis en pêche et tardent à revenir, l’inquiétude grandit dans la communauté, créant de plus en plus de tension, de désir de changement du quotidien, voire même de fuite. Dans cette ambiance bouillonnante, la moindre étincelle pourrait tout faire exploser. Une étincelle qui pourrait, par exemple, prendre la forme d’un naufragé amnésique…

© Soeurs des Vagues – Roulot/Mikaël – Le Lombard, 2026

« Même le postier, c’était une postière. »

L’album s’ouvre sur une succession de trois scènes que rien ne semble lier, en dehors du lieu : un village côtier. Une nuit, un homme fait naufrage et se trouve nez à nez avec quatre femmes menaçantes. Un phare, éteint, se dessine non loin. Deux hommes, sans doute mafieux, sont en voiture sur un chemin boueux qui descend vers un hameau. Un phare, entouré de mouettes se dessine sur la côte. Une petite fille, native amérindienne, s’agace contre la lampe du phare, qui refuse de s’allumer. Son père, en bas, est trop obèse pour pouvoir monter, augmentant la colère de la fillette qui après un nouveau coup de sang, part. Le phare, s’éloigne, la silhouette du père à ses pieds. En huit planches, le décor est planté, les enjeux sont posés, et les destins peuvent maintenant se croiser.

Après cette introduction très cinématographique d’une grande maîtrise, Tristan Roulot va présenter au lecteur les acteurs de sa tragédie, et surtout les actrices. Car ce sont bien les personnages qui portent le récit. Si le scénariste s’est d’abord fait connaître avec ses Goblin’s débiles et poissards, il n’a pas tardé à explorer d’autres univers plus sérieux, pour enfants ou adultes, avec des titres comme Hedge Found, le Convoyeur, le Testament du Capitaine Crown ou encore la Forêt du temps. Toutes ses séries ont comme point commun des protagonistes très bien écrits. 

Dans Sœurs des Vagues, c’est une nouvelle fois le cas. Chaque « sœur » a sa personnalité forte et des enjeux qui lui sont propres, de l’institutrice « étrangère » qui a du mal à se faire accepter à Maria, la jeune amérindienne qui rêve de partir, et dont la révolte est source de scènes assez drôles, en passant par la famille Mauser dont les perspectives de la mère et de la fille semblent difficilement conciliables. Les quelques hommes ne sont pas en reste et sont des perturbateurs parfaits dans ce monde de femmes au bord de l’implosion, et chacun n’étant pas seulement ce qu’il semble être.

© Soeurs des Vagues – Roulot/Mikaël – Le Lombard, 2026

« La mer prend les hommes mais ne les rend pas »

La force et la caractérisation des protagonistes de Sœurs des Vagues passent aussi par le talent du dessinateur Mikaël. Après des débuts à l’orée des années 2000, c’est à partir 2017 que le franco-canadien a réellement explosé aux yeux des fans de BD avec sa trilogie de diptyques new yorkais : Giant, Bootblack et Harlem. Avec un style semi-réaliste des plus agréables, un encrage très présent et des décors ultra détaillés, l’illustrateur a su affirmer sa « patte » au fil des albums. Une personnalité qu’on retrouve, loin des immeubles et de la folie de la Grosse Pomme, dans les grands espaces de la Nouvelle-Écosse. Les paysages sont totalement immersifs et plus d’un lecteur se prendra l’envie de les parcourir, le visage battu par le vent humide.

Les protagonistes rivalisent de charisme, ou d’un manque de charme utile à la narration, comme le père de Maria, au point que le casting très riche en physiques avantageux peut donner l’impression d’être plus hollywoodien que réaliste. Loin d’être un défaut, cette galerie de personnages apporte un côté très cinématographique qui rappelle l’âge d’or du cinéma américain, des femmes fortes aux visages mêlant douceur et courage, aux deux gangsters génialement caricaturaux, en passant par le naufragé au physique de jeune premier. La colorisation, assez terne malgré certaines fulgurances dans les scènes d’action, participe également à la fois à l’aspect vieux film et à l’ambiance assez morne des habitants de Peggy’s Gove. Les cases nocturnes maritimes quant à elles, proposent des teintes plus fortes, dans des camaïeux de verts parfaits, rappelant les tatouages du naufragé.

Tout ce travail graphique de grande qualité rend palpable le scénario de Tristan Roulot. Oscillant sans cesse entre thriller et drame social, l’histoire de cette petite communauté, troublée par l’arrivée d’un naufragé, est captivante de la première page à la dernière case, riche en rebondissements et en surprises. Les pistes narratives se multiplient, l’attachement aux personnages est indéniable alors que leurs enjeux semblent tellement incompatibles qu’il est évident que certains et certaines n’auront pas le destin souhaité. Conclure un tel récit en un tome semble tenir de l’exercice d’équilibriste. Et pourtant, Tristan Roulot s’en tire à la perfection avec un dénouement intense suivi d’un épilogue intelligent.

© Soeurs des Vagues – Roulot/Mikaël – Le Lombard, 2026

Beau, puissant, intense, émouvant, surprenant, les qualités ne manquent pas pour ce nouveau one shot de la collection « Signé ». Tristan Roulot propose un thriller dramatique captivant aux personnages parfaitement écrits, le tout mis en scène par un Mikaël au sommet de son art. Et pourtant, dans ce paysage ouvert, l’horizon, jusqu’alors caché par la tempête ou la brume, ne sera clairement défini que dans l’épilogue, comme un signe d’espoir, peut-être…

Une chronique écrite par : Cédric « Sedh » Sicard

© Soeurs des Vagues – Roulot/Mikaël – Le Lombard, 2026

Informations sur l’album :

© Soeurs des Vagues – Roulot/Mikaël – Le Lombard, 2026

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