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« Pièce sur pièce » de Mathilde Cinq-Mars : une exploration sensible de la mémoire et du temps

Paru chez XYZ au sein de la collection Quai n°5, ce tout premier roman graphique de Mathilde Cinq-Mars, intitulé Pièce sur pièce, plonge au cœur du patrimoine québécois à travers le prisme du temps et de la transmission. L’autrice y déploie son univers si singulier et immédiatement identifiable pour explorer la mémoire d’un lieu et l’empreinte de ceux qui l’ont façonné.

Pièce sur pièce©Éditions XYZ – Collection quai n°5 – Mathilde Cinq-Mars – 2026

L’histoire prend sa source dans un coup de cœur : l’acquisition par Mathilde Cinq-Mars et sa famille d’une demeure bâtie en 1874 dans un village historique de Chaudière-Appalaches, une petite communauté comptant aujourd’hui moins de mille âmes. Mue par une quête de mémoire, Mathilde Cinq-Mars a entrepris de remonter le cours du temps afin de retracer le parcours des anciens occupants. Il s’avère que ces derniers appartenaient tous à une seule et même lignée familiale, qui a conservé la maison depuis sa construction jusqu’au rachat par l’autrice en 2022.

Pièce sur pièce©Éditions XYZ – Collection quai n°5 – Mathilde Cinq-Mars – 2026

Au rythme des saisons et des générations

Pour porter cette quête de mémoire, le récit adopte une perspective originale en faisant de la bâtisse elle-même la narratrice et le personnage principal. Au fil de chapitres structurés chronologiquement, la maison raconte les membres de cette famille unique qui se sont succédé entre ses murs : nous y croisons notamment Balthazar lors de la construction en 1874, puis Félix, Stéphanie et leurs enfants en 1881, ou encore René, Simonne et leur tribu en 1935.

Pièce sur pièce©Éditions XYZ – Collection quai n°5 – Mathilde Cinq-Mars – 2026

Cette personnification s’incarne à travers des images d’une grande finesse poétique. L’installation d’un poêle au centre d’une pièce s’apparente à l’activation du cœur de la demeure, tandis que la peinture posée sur la porte d’entrée évoque les traits d’une personne à qui on maquille les lèvres. Les murs deviennent les témoins d’un autre siècle, gardant l’écho des pas sur les planchers et des rires dans la cage d’escalier.

Ce voyage dans le temps offre un aperçu du quotidien d’autrefois. Le récit documente le matériel d’époque, les conditions de vie et l’organisation des journées selon le rythme des quatre saisons. On y aborde les habitudes alimentaires, les odeurs des plats mijotés, mais aussi les transformations architecturales successives. La maison s’agrandit et se réaménage en fonction des naissances et des besoins, comme lors de la création de nouvelles chambres pour préserver l’intimité parentale. La vie y est dépeinte sous toutes ses facettes, y compris la mort, certains occupants s’étant éteints entre ces murs, de maladie ou de vieillesse.

Pièce sur pièce©Éditions XYZ – Collection quai n°5 – Mathilde Cinq-Mars – 2026

Là où certains se contenteraient d’une simple curiosité face aux vestiges du passé, qu’il s’agisse d’une petite carte glissée sous un plancher, d’un mot gravé sous une poutrelle ou d’une boîte en étain oubliée avec ses jouets et soldats de plomb, Mathilde Cinq-Mars cherche à saisir les histoires dans les murs qu’elle habite. Sa démarche associe un travail de recherche rigoureux à une part d’invention nécessaire. Ainsi, l’ouvrage intègre de véritables documents historiques comme des certificats de vente, des photographies et des écrits anciens, qui se fondent naturellement dans les illustrations. Mathilde Cinq-Mars romance intelligemment certaines anecdotes et scènes de vie, évitant le piège de la fresque documentaire pour insuffler une réelle dynamique narrative.
 

Pièce sur pièce©Éditions XYZ – Collection quai n°5 – Mathilde Cinq-Mars – 2026

L’harmonie du texte et de l’image

Toute cette matière intime s’exprime à travers un langage graphique singulier, où l’image répond au texte et crée une véritable résonance avec lui, loin de toute simple paraphrase. Le style de Mathilde Cinq-Mars demeure profondément ancré dans la nature, les fleurs et le côté terrien. Ses illustrations, réalistes et lumineuses, sont rehaussées par des lavis de couleur qui créent une atmosphère enveloppante. La délicatesse du trait laisse transparaître une grande chaleur humaine et invite naturellement à la contemplation.

Pièce sur pièce©Éditions XYZ – Collection quai n°5 – Mathilde Cinq-Mars – 2026

La couverture de l’album résume à elle seule cette philosophie : la demeure y repose sur une île conçue selon le principe de l’iceberg, dont la partie immergée dévoile la foule des occupants de la maison, animaux compris. L’image illustre bien le fait qu’une maison demeure la somme vivante de toutes les existences qui s’y sont croisées, résumant à elle seule le cœur et la substance de ce récit.
 

Aboutissement de plusieurs années de recherche et de création, ce roman graphique témoigne d’un investissement précieux. En signant une œuvre sobre, authentique et profondément humaine, Mathilde Cinq-Mars livre une contribution touchante au patrimoine québécois, susceptible d’éveiller chez chacun une réflexion sur notre propre ancrage.

Pièce sur pièce©Éditions XYZ – Collection quai n°5 – Mathilde Cinq-Mars – 2026

Chronique écrite par : Charlotte Claeys

Informations sur l’album : 

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