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Migrasyon

Peut-on réellement se connaître sans savoir ce qu’ont vécu ceux qui nous ont précédés ? Avec Migrasyon, Jimmy Suzan signe une œuvre nécessaire sur la quête des origines et les silences qui sclérosent parfois les familles. Cet album, édité chez La Pastèque, se distingue comme une proposition forte de la bande dessinée contemporaine par sa capacité à transformer une recherche identitaire intime en un miroir universel.
 

Migrasyon©La Pastèque – Jimmy Suzan

Jimmy Suzan entraîne le lecteur dans le passé de ses parents, arrivés d’Haïti au Québec dans les années 1970, pour donner corps à leur déracinement et à l’ancrage progressif dans une nouvelle terre, à travers un récit d’une grande actualité sous bien des abords.

Racines familiales : la fin du silence

Tout commence par un deuil familial et une révélation fortuite qui ancrent l’une des réalités thématique du livre, celle du tabou. L’incompréhension s’installe lorsque l’auteur apprend de la bouche d’une amie proche que ses parents étaient des « durs à cuire », une image qui bouscule totalement la perception qu’il avait d’eux jusqu’alors. C’est dans ce sillage que Jimmy Suzan expose avec honnêteté la difficulté de se construire quand les origines sont gardées sous scellés, illustrant la douleur d’un passé qui ne veut pas être déterré par cette scène où sa mère lui raccroche au nez alors qu’il tente simplement d’ouvrir le dialogue.

Un passé qui résiste©Migrasyon – La Pastèque – Jimmy Suzan

Pourtant, c’est de ce refus initial que naît l’album, lorsque la parole de sa mère finit par se libérer sous la dictée du magnétophone… et de la liqueur de café. Le récit oscille alors habilement entre deux réalités, d’une Haïti marquée par l’ombre des Tontons Macoutes et du régime de Duvalier jusqu’au choc visuel de l’arrivée à Montréal.

Entre oppression politique et dictature haïtienne©Migrasyon – La Pastèque – Jimmy Suzan

Suzan restitue avec sobriété cette sensation de dénoter face aux gratte-ciels, les premiers que sa mère voit de sa vie, et à l’omniprésence d’une population blanche, sans jamais éluder le racisme systémique essuyé par son père, Léoncio, dans ses emplois successifs.
 

Le dépaysement montréalais©Migrasyon – La Pastèque – Jimmy Suzan

Entre Baron Samedi et Luke Cage : une iconographie riche

Au cœur de cette immersion, les incursions dans la culture haïtienne, comme les évocations de la poudre à zombie ou du Baron Samedi, s’avèrent particulièrement stimulantes.

La poudre à zombie©Migrasyon – La Pastèque – Jimmy Suzan

Loin d’être de simples anecdotes, ces passages sont si bien intégrés qu’ils ouvrent un horizon de curiosité et piquent l’intérêt du lecteur pour ce riche patrimoine spirituel. Cette exploration culturelle permet de comprendre l’univers mental des personnages avant que l’auteur n’injecte une dose de culture populaire plus occidentale dans son récit. Cela se manifeste notamment par le trait, l’auteur dessinant Léoncio, son père, avec une carrure imposante qui évoque volontiers le Luke Cage des années 1970. Comme le héros de Harlem, Léoncio doit sans cesse désarmer la peur ou l’hostilité que sa présence physique déclenche au sein d’une société où l’auteur s’attache à souligner, par des exemples choisis, la persistance de préjugés raciaux. C’est d’ailleurs par ce biais que le récit bascule dans un imaginaire foisonnant : ce mélange de références, allant de Star Trek à Musclor jusqu’aux échos visuels de Django Unchained, permet de traiter la rage et le traumatisme avec une certaine distance, évitant ainsi l’écueil du pathos ou du sentimentalisme. 

Musclor, l’icône de la télévision©Migrasyon – La Pastèque – Jimmy Suzan

Le personnage réagit à l’insulte et à la menace impunie en se forgeant une armure de survie. Cette attitude, décrite par l’auteur comme une “face de black fâché”, illustre un mécanisme de défense nécessaire face à l’hostilité.

La « face de black fâché »©Migrasyon – La Pastèque – Jimmy Suzan

Cette même intensité se transpose dans la structure graphique, où Sauzon refuse la monotonie par une mise en page moderne qui multiplie les angles de vue et intègre les pensées du narrateur directement au flux de l’action. Ce dynamisme sert notamment un procédé d’extériorisation des états internes où le dessin devient le miroir de la psyché, rendant le psychologique physique par des explosions de stupéfaction ou des flammes de colère.

Rendre le psychologique physique©Migrasyon – La Pastèque – Jimmy Suzan

Quand l’encrage devient ancrage : une identité retrouvée

L’utilisation des nuances de jaunes vibrants, d’orange et de rouge contrastant avec des noirs profonds place l’album dans la lignée esthétique du Black Arts Movement, affirmant une identité forte par des traits puissants. C’est par cette maîtrise que Migrasyon réussit finalement le tour de force de transformer le déracinement en un ancrage artistique solide. L’auteur y fait cohabiter la justesse d’anecdotes familiales bien choisies avec la dureté des constats sociaux, offrant un récit où l’intime et le politique se répondent avec une grande fluidité. 

Couleurs peps et contrastes marqués, les noirs mis en avant par le BAM©Migrasyon – La Pastèque – Jimmy Suzan

Migrasyon est un album qui ne se limite pas à documenter le passé, mais qui analyse la persistance de celui-ci dans les défis du présent avec une lucidité désarmante, rappelant que derrière chaque trajectoire d’exil se cache une épopée silencieuse qui ne demande qu’à être entendue.

Chronique écrite par : Charlotte Claeys

Informations sur l’album :

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