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L’amour au temps du choléra

L’adaptation du chef-d’œuvre de Gabriel García Márquez par Ugo Bertotti, parue chez Grasset, propose une transposition visuelle de cette fresque monumentale et primée. À la fin du XIXe siècle, l’idylle brisée entre la belle Fermina et le modeste Florentino condamne ce dernier à une attente de cinquante ans avant de pouvoir reconquérir son unique amour.

L’amour au temps du choléra©Grasset – 2025 – Ugo Bertotti

À la fin du XIXe siècle, dans une ville portuaire des Caraïbes, le modeste Florentino Ariza et la ravissante Fermina Daza se jurent un amour éternel. Pourtant, la réalité les rattrape et leurs chemins divergent lorsque Fermina s’unit à Juvenal Urbino, un médecin de renom, accédant ainsi à un rang social élevé. L’amoureux éconduit entame alors un long cheminement, cherchant par divers moyens à combler l’absence et l’attente en se bâtissant une assise sociale plus prestigieuse. Ce moteur invisible le pousse à consacrer plus d’un demi-siècle à cultiver en secret l’espoir de redevenir, un jour, l’homme que Fermina pourrait accepter. Cette quête d’une vie entière, marquée par une espoir qui semble défier les lois de la raison, place cependant le lecteur face à une interrogation profonde sur la nature réelle de cet attachement. L’œuvre de Gabriel García Márquez, L’Amour aux temps du choléra, soulève en effet un questionnement littéraire sur le sentiment qui unit Florentino Ariza à Fermina Daza, une réflexion dont l’issue dépend largement de la définition que chacun accorde à l’amour.

L’amour au temps du choléra©Grasset – 2025 – Ugo Bertotti

Entre dévotion romantique et traque obsessionnelle

Si la loyauté de Florentino peut être lue comme un acte romantique héroïque, elle laisse aussi entrevoir une facette potentiellement plus troublante. Le récit semble osciller entre l’amour absolu et une forme de fixation obsessionnelle où Florentino poursuivrait moins Fermina elle-même que le souvenir d’une idylle de jeunesse. Cette tension permanente entre l’idéal et le malaise constitue l’une des forces du récit de Gabriel García Márquez et invite chacun à définir sa propre frontière entre passion et aliénation. Pour explorer cette limite mouvante, le langage visuel devient un témoin crucial. C’est ici que l’adaptation d’Ugo Bertotti prend tout son sens, en donnant une présence physique à cette passion hors norme, qui hésite sans cesse entre dévotion romantique et poursuite chimérique, voire maladive. Cette dualité s’incarne véritablement dans le trait de l’auteur, où l’évolution des corps devient le témoin silencieux du temps qui s’étire. Le dessin ne se contente pas d’illustrer les faits, il matérialise le passage des décennies par letraitement des visages vieillissants. On observe aussi un contraste fascinant avec l’apparence de Florentino, qui demeure quasiment inchangée à travers les époques, à l’exception d’une moustache qui apparaît à un moment, rappelant le dandy qu’il est devenu. Ce procédé graphique suggère que l’amoureux éconduit ne s’habille pas pour habiter son propre présent, mais pour rester immédiatement reconnaissable aux yeux de Fermina. Cette fixité vestimentaire accentue paradoxalement la perception de sa déchéance physique. Le contraste entre la rigidité du tissu qui ne bouge pas et la peau qui se parchemine rend le déclin des traits encore plus flagrant. Florentino devient ainsi une silhouette hors du temps, une relique du passé qui traverse les décennies sans jamais s’adapter au monde qui l’entoure, confirmant visuellement son statut d’homme arrêté dans son idée fixe. Cette dévotion exclusive finit par effacer sa propre présence au profit d’une ombre omniprésente : car si Florentino semble se vider de sa propre vie, c’est pour mieux laisser toute la place à celle qu’il attend. Même quand Fermina n’est pas là physiquement, elle occupe tout l’espace du roman graphique. Elle existe dans les pensées de Florentino, dans les odeurs qu’il croit sentir ou au détour d’une rue qui lui rappelle son souvenir, etc. Elle s’immisce même dans ses cauchemars. Cette présence invisible donne un poids réel à l’objet de son idolâtrie : la ville entière – voire la vie entière ! – devient un miroir de celle qu’il a perdue.

L’amour au temps du choléra©Grasset – 2025 – Ugo Bertotti

Peindre le temps qui passe : une mise en scène de l’attente

Cette saturation psychologique trouve un écho direct dans la mise en scène graphique, car l’usage des couleurs par Ugo Bertotti interpelle par son intensité. Si ce parti pris chromatique sert avant tout à matérialiser l’atmosphère des Caraïbes – la chaleur, l’humidité et cette sensation de « fièvre » omniprésente dans l’œuvre de Gabriel García Márquez – il peut néanmoins s’avérer envahissant pour certains lecteurs. Cette force visuelle trouve toutefois un équilibre dans la rigueur de la mise en scène. Cette dernière, sobre et régulière, sert admirablement le propos du récit. L’album repose sur un gaufrier classique, une structure dont la régularité marque le passage des décennies comme un métronome et illustre graphiquement la patience constante de Florentino Ariza. L’alternance entre des plans en pied et des cadrages resserrés peut sembler conventionnelle, mais ce passage discret d’une échelle à l’autre permet de s’effacer derrière l’histoire pour laisser la couleur porter seule l’identité de l’album. Cette sobriété respecte la lenteur du récit sans chercher à compenser l’attente par des artifices inutiles. Ce parti pris est renforcé par un usage fréquent du cadrage à hauteur d’œil. Si Ugo Bertotti utilise ponctuellement la plongée ou la contre-plongée, ces effets restent légers pour ne pas briser la monotonie volontaire du quotidien. En nous plaçant au même niveau que les protagonistes, il accentue le réalisme et le sentiment de stagnation. Cette retenue transforme ainsi la lecture en une expérience de persévérance, permettant de matérialiser le passage des années et faisant écho à la quête de Florentino où chaque page pèse le poids d’une vie d’attente.

L’amour au temps du choléra©Grasset – 2025 – Ugo Bertotti

L’adaptation d’Ugo Bertotti donne corps à l’obsession chère à Gabriel García Márquez et place le lecteur face à un miroir troublant : jusqu’où la fidélité à un idéal justifie-t-elle l’oubli de soi ? En refermant cet album, une question demeure : la patience de Florentino est-elle le plus bel hommage au sentiment amoureux ou le sacrifice d’une vie sur l’autel d’un temps révolu ? Sous le pinceau d’Ugo Bertotti, ce monument littéraire s’incarne avec une force nouvelle, au cœur de la complexité d’une passion hors norme.

Une chronique écrite par : Charlotte Claeys
 

L’amour au temps du choléra©Grasset – 2025 – Ugo Bertotti

Informations sur l’album :

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