La glace part en morceaux de Charlotte Gosselin, publié chez Pow Pow, est une œuvre qui s’impose par sa densité émotionnelle et sa grande maîtrise, à la fois narrative et graphique.
La glace part en morceaux©Pow Pow – 2025 – Charlotte Gosselin
Ce récit nous plonge dans le quotidien d’une protagoniste anonyme, alors que la personne aimée est admise en centre de réhabilitation. L’autrice explore ici une relation amoureuse marquée par l’instabilité et une dépendance qui épuise tout sur son passage. Que l’addiction de l’autre soit liée au jeu, à l’alcool ou à une autre substance importe peu : Charlotte Gosselin saisit avec justesse les répercussions destructrices sur l’entourage. Le récit devient ainsi le miroir de ressentis contradictoires, où le besoin impérieux de sauver l’autre se heurte violemment à la nécessité vitale de se protéger soi-même.
La glace part en morceaux©Pow Pow – 2025 – Charlotte Gosselin
L’esthétique de la trace
Sur le plan visuel, cet album est une expérience exigeante et singulière. Le trait de Charlotte Gosselin, vif et esquissé, délaisse la perfection académique pour assumer ses imperfections. Les marques de gomme et les traces de crayon sont visibles, renforçant l’impression d’une œuvre brute, pensée pour accompagner la pulsation de la narration. Cette esthétique, qui rappelle parfois sur certaines planches un patchwork d’instantanés, mise sur une économie de mots où le dessin prend le relais pour exprimer ce qui ne peut être dit.
Une esthétique brute©La glace part en morceaux – Pow Pow – 2025 – Charlotte Gosselin
Planche en patchwork d’instantanés©La glace part en morceaux – Pow Pow – 2025 – Charlotte Gosselin
Le langage du corps et de l’espace
La narration par le geste est particulièrement puissante. L’autrice accorde une place importante aux mains : mains qui s’agitent par nervosité, mains qui s’occupent pour ne pas que l’on pense, qui s’acharnent sur une peau morte en réponse à un appel téléphonique, ou qui se dissimulent pour signifier le repli sur soi. Ce langage corporel fait écho à des analogies fortes : avec les branches d’arbres nues ou les plantes d’intérieur dépérissant par manque de soin, Gosselin dépeint une existence cabossée par l’inquiétude constante.
Narration par le geste ©La glace part en morceaux – Pow Pow – 2025 – Charlotte Gosselin
Les branches nues : analogie d’une vie cabossée et négligée©La glace part en morceaux – Pow Pow – 2025 – Charlotte Gosselin
La mise en page, faite de superpositions sans cadres traditionnels et d’une alternance entre pages simples et doubles, participe à cette atmosphère instable. Un tel agencement, qui refuse toute linéarité rigide, fait écho au cheminement de la protagoniste. Le titre, La glace part en morceaux, semble alors désigner ce moment où la tension se relâche, où l’on cesse de lutter pour se laisser porter par le courant du lâcher-prise.
Une promesse graphique
L’album se présente comme un kaléidoscope émotionnel qui demande au lecteur de s’arrêter pour scruter chaque planche comme une œuvre d’art. À travers cette démarche, Charlotte Gosselin s’y révèle une artiste complète, capable de transformer une chronique sur le poids de l’addiction en un récit puissant sur la résilience, la maturité et la difficile réappropriation de son existence.
La glace part en morceaux© Pow Pow – 2025 – Charlotte Gosselin
La glace part en morceaux s’impose comme un récit exigeant sur le quotidien d’une personne confrontée à la dépendance d’un être cher. Par une esthétique brute où le trait vif assume ses imperfections, Charlotte Gosselin laisse le dessin porter le texte avec une réelle intensité. En transformant ce vécu en une œuvre sensible sur la reconquête de soi, l’autrice s’affirme comme une nouvelle signature de la bande dessinée québécoise, une artiste dont l’évolution mérite d’être suivie avec la plus grande attention.
Chronique écrite par : Charlotte Claeys
Informations sur l’album :
- Scénario et dessin : Charlotte Gosselin
- Éditeur : Pow Pow
- Date de sortie (Québec) : 15/09/2025
- Pagination : 300 pages en noir et blanc
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