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Cécile d’après Les liaisons dangereuses

Adapter Les liaisons dangereuses est un exercice qui peut paraître périlleux, tant ce monument de la littérature française – ce recueil de 175 lettres publié par Pierre Choderlos de Laclos en 1782 – impose un défi technique majeur : celui de transposer à l’image une œuvre composée uniquement de lettres. Béatrice Favereau relève pourtant ce pari dans Cécile d’après le roman Les liaisons dangereuses, paru chez Moelle Graphik, en faisant de cette création une réussite visuelle.

Cécile d’après Les liaisons dangereuses©Moelle Graphik- 2025 – Béatrice Favereau

Dès le début de l’ouvrage, l’autrice, illustratrice professionnelle qui signe ici sa première bande dessinée, précise dans une note son intention de s’écarter du dénouement original, revendiquant ainsi une liberté d’interprétation qui dialogue pourtant étroitement avec la matière première du XVIII siècle. En intégrant des extraits du manuscrit original, Béatrice Favereau préserve la saveur d’une langue surannée et des typographies singulières, créant un contraste fascinant avec la modernité de son propre trait.

Cette liberté éditoriale oriente d’emblée le regard vers Cécile Volanges, une focalisation que confirme le récit. Le roman graphique accorde une place prépondérante au vécu de la jeune femme, tiraillée entre innocence et éveil, alors qu’elle subit les manigances croisées de la marquise de Merteuil et du vicomte de Valmont. La première, prête à tout pour la transformer en courtisane afin d’humilier son ancien amant, le comte de Gercourt, trouve dans le second un exécutant aussi séduisant que cruel. C’est à travers les lettres adressées à son amie Sophie Carnay que nous devenons les confidents de son jardin secret : nous accédons à ses tourments et à sa sincérité, en contraste frappant avec les stratagèmes froids des deux manipulateurs.

Cécile d’après Les liaisons dangereuses©Moelle Graphik- 2025 – Béatrice Favereau

Au-delà de cette posture de souffre-douleur, cet échange épistolaire avec sa bonne amie devient le lieu où la jeune femme cristallise ses propres désirs et réflexions. Cette libération intérieure trouve un écho direct dans sa présence constante : Cécile occupe le centre de nombreuses planches, une mise en image qui l’accompagne dans son émancipation ; elle affirme ainsi une voix propre qui ne s’impose réellement qu’au dénouement de cette toile de manipulations.

Cécile d’après Les liaisons dangereuses©Moelle Graphik- 2025 – Béatrice Favereau

Cette démarche singulière ne s’arrête pas au texte : elle imprègne la narration elle-même. Cette polyphonie, née des échanges épistolaires où les voix s’entrecroisent, trouve un écho direct dans la structure graphique du livre, où le traitement visuel épouse cette multiplicité des points de vue. La mise en page, loin de la rigueur traditionnelle, évoque la structure d’un carnet de recherches graphiques. En observant la composition, on remarque que parfois le contour diffus des cases s’efface au profit d’une disposition dynamique où le texte devient le fil conducteur. Cette modernité graphique frappe par son audace : le dessin, le texte et l’espace de la page fusionnent pour créer un langage narratif unique. Ici, le texte n’est jamais secondaire ; il est intégré à la composition et devient un élément plastique à part entière, transformant l’album en bien plus qu’une simple narration d’événements.

Une typographie qui épouse la multiplicité des points de vue©Cécile d’après Les liaisons dangereuses, Moelle Graphik- 2025 – Béatrice Favereau

Texte et trait au service d’une narration libérée©Cécile d’après Les liaisons dangereuses, Moelle Graphik- 2025 – Béatrice Favereau

L’autrice propose une véritable interprétation visuelle, faisant du dessin une matérialisation des mots. Les pensées intérieures de Cécile se transforment par exemple en une « robe-cage » littérale, s’enroulant autour d’elle comme une étreinte étouffante, aussi bien textuelle que visuelle. Ce langage graphique, porté par une inventivité certaine qui bouscule les attentes classiques, génère une atmosphère particulière : le travail en noir et blanc, tout en nuances de gris, souligne la dureté des enjeux d’une aristocratie oisive dont les apparences sont les seules lois. Si la lecture laisse percevoir, en filigrane, un fragile processus d’émancipation chez la jeune femme, l’ouvrage demeure avant tout une exploration âpre et nuancée de la noirceur humaine, sondant avec finesse les failles qui animent ces personnages, au-delà de leur implacable stratégie de cruauté.

Cécile d’après Les liaisons dangereuses©Moelle Graphik- 2025 – Béatrice Favereau

Plus qu’une simple lecture, cette approche exigeante capte le lecteur pour le plonger au cœur même de la mécanique machiavélique. En nous plaçant aux premières loges, l’ouvrage nous rend spectateurs attentifs de ces manipulations, une position qui accentue le malaise tout en renforçant la force de l’immersion. Plus qu’une simple réécriture graphique, cette œuvre s’approprie la charge satirique originelle de Laclos. Le trait incisif, loin de se limiter à illustrer le récit, amplifie cette dénonciation. En revisitant le classique, Béatrice Favereau en propose une lecture contemporaine audacieuse où la sélection de lettres emblématiques, extraites du corpus original, maintient une tension palpable jusqu’au dénouement.

Cécile d’après Les liaisons dangereuses©Moelle Graphik- 2025 – Béatrice Favereau

Cette adaptation relève brillamment le défi de donner corps au foisonnement des voix du récit par une mise en page rythmée et inventive. Loin de se limiter à une transposition visuelle, Béatrice Favereau rend tangibles les jeux d’influence entre les personnages. En sondant les failles de cette aristocratie telle que dépeinte par Laclos, à la fois hautaine et prisonnière de ses propres excès, l’ouvrage saisit la décadence d’une élite enfermée dans ses privilèges, au seuil de la Révolution française.

Chronique écrite par : Charlotte Claeys

Informations sur l’album :

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