Tout le monde connaît Jeanne d’Arc, même les deux au fond de la classe, à côté du radiateur. Mais qui se souvient de l’homme qui l’a envoyée au bûcher ? Celui-ci avait pour nom Pierre Cauchon. Sous la plume de Xavier Dorison et Louis-David Delahaye, ainsi que les pinceaux de Joël Parnotte, Dargaud propose aux lecteurs de découvrir son rôle dans ce triste épisode.
© Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc – Dorison/Delahaye/Parnotte – Dargaud, 2026
Lorsqu’on lui annonce la capture de Jeanne par les Bourguignons, Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, exilé à Rouen par suite de la prise de son diocèse par les Français, y voit une nouvelle façon de se rendre redevable auprès de ses alliés anglais. Ceux-ci le chargent donc d’acheter la Pucelle à ses geôliers, en faisant jouer le fait qu’elle ait été capturée sur son diocèse. Après cette mission couronnée de succès, il devient le juge du procès de celle qu’on ne nomme pas encore Jeanne d’Arc*.
© Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc – Dorison/Delahaye/Parnotte – Dargaud, 2026
Une sacrée tête de Cauchon
Pierre Cauchon est né à Reims en 1371. Il étudier la théologie à l’Université de Paris et gravit les rangs de l’Église jusqu’à devenir évêque de Beauvais. Allié des Bourguignons, il se rapproche des Anglais auprès desquels il mène diverses activités diplomatiques, en habile juriste et fin connaisseur des intrigues politiques de son époque. Après l’exécution de Jeanne en 1431, il se voit attribuer l’évêché de Lisieux, une bien modeste reconnaissance. Il meurt à Rouen en 1442. Lors de la révision du procès en 1455, ses compétences et son impartialité furent largement critiquées et Jeanne fut réhabilitée.
© Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc – Dorison/Delahaye/Parnotte – Dargaud, 2026
Alexandre Dumas a dit : « On peut violer l’histoire, à condition de lui faire de beaux enfants ». Si la formule, en 2026, peut heurter, elle s’adapte parfaitement au scénario de Xavier Dorison et Louis-David Delahaye. Les historiens ne peuvent que spéculer sur les pensées, doutes éventuels ou ressentis de Pierre Cauchon lors du procès de Jehanne. Plus tard qualifié d’ignoble crapule arriviste, l’homme le plus détesté de France avait pourtant des émotions. Le duo de scénariste s’intéresse alors à une possible évolution psychologique du personnage dont les convictions et les manigances se heurtent à l’honnêteté et au franc-parler d’une pucelle illettrée de 19 ans qu’il doit, par ordre de ses maîtres anglais, envoyer au bûcher afin d’affaiblir le Royaume de France.
© Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc – Dorison/Delahaye/Parnotte – Dargaud, 2026
Un vil tour de Cauchon
Ce parti pris est tout simplement passionnant. S’appuyant sur les faits réels du procès, les auteurs prennent des libertés narratives afin de construire une intrigue captivante, riche en drames, en joutes verbales et en rebondissements. Un cahier historique en fin d’album vient souligner les différences entre l’histoire et l’Histoire, permettant ainsi au lecteur de connaître et confronter les visions romancée et véridique. Xavier Dorison est un grand conteur et il le prouve encore une fois, secondé ici par le documentariste Louis-David Delahaye. Thriller judiciaire et étude historique se mêlent à la perfection. Il devient difficile de lâcher l’imposant one shot avant son dénouement bien que l’issue en soit déjà connue.
© Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc – Dorison/Delahaye/Parnotte – Dargaud, 2026
Dans la confrontation entre les deux fortes têtes que sont Jeanne et Cauchon, Xavier Dorison et Louis-David Delahaye décident d’apporter une touche de naïveté, à travers le narrateur de l’intrigue, le jeune clerc Isembar. Inspiré par un certain Ysembart de la Pierre dont l’Histoire – et le dossier en fin d’album – raconte qu’il rendit son crucifix à Jehanne dans ses dernières heures, le jeune homme est un fidèle de Cauchon, qu’il admire. Mais au fur et à mesure que le procès avance, les doutes et la colère grandissent en lui, le poussant même à contredire et interpeler son maître. Côté anglais, le lecteur découvrira le terrible comte de Warwick. Les scénaristes laissent de côté le réel talent de diplomate et la grande culture de ce personnage historique pour en faire un antagoniste méprisable et abject dont le rôle est d’exacerber la tension dramatique de l’intrigue, avec succès. Un rôle que le militaire partage avec Louise, la sœur fictive de Cauchon qui essaie de le guider, parfois à dessein…
© Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc – Dorison/Delahaye/Parnotte – Dargaud, 2026
Tout est bon dans le Cauchon
Comme cela, Cauchon… Ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc peut sembler très sombre et sérieux mais le duo de scénaristes se permet tout de même de glisser quelques touches d’humour, comme dans les premières planches qui donnent l’impression qu’un cochon, un vrai, est le narrateur avant que le lecteur ne comprenne que ce n’est pas le cas. Un cochon qui est décapité par un Cauchon, plein de sang, qui met la tête de l’animal au bûcher. Savoureux. Les porcs feront d’ailleurs de nombreuses apparitions tout au long de l’album comme un pied de nez à Cauchon qui aime tant en prendre soin. Les succulents dialogues arracheront également quelques sourires au lecteur, notamment via certaines répliques bien senties de Jeanne. Des « punchlines » qui, elles, sont bien réelles, tirées des compte-rendu du procès. Les auteurs en changent juste le contexte de certaines, passant des séances publiques à l’intimité d’une discussion en aparté.
© Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc – Dorison/Delahaye/Parnotte – Dargaud, 2026
Visuellement, Cauchon…ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc est digne d’une superproduction cinématographique, notamment dans la mise en scène de Joël Parnotte et les décors somptueux – à défaut d’être totalement historiques. Les personnages sont très réussis, des simples figurants au duo principal. La Jeanne de Parnotte se différencie de nombreuses adaptations dans les septième et neuvième arts avec sa coupe à la garçonne et son visage assez banal, en dehors d’un regard bleu des plus intenses. Face à l’apparente fragilité de la jeune fille se dresse un véritable ogre, comme sa sanglante introduction l’annonce, grand, large et épais, avec des vêtements riches et variés contrairement à l’humble tenue de soldat de la Pucelle. Celle-ci aura tout de même le droit à une première apparition tout aussi iconique que son ennemi : jusqu’alors seulement présentée comme silhouette ou corps sans visage, le fasciés de Jeanne n’apparaît qu’à la planche 45, au premier jour de son procès !
© Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc – Dorison/Delahaye/Parnotte – Dargaud, 2026
Entre thriller judicio-théologique, qui rappelle quelque peu le Nom de la Rose, et drame profondément humain autour de la foi et des convictions, Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc est une grande réussite, beau et captivant du début à la fin – même si chacun en connaît déjà la conclusion. Titanic était un grand film, Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc est une grande bande-dessinée, en cela que les deux transcendent l’Histoire au service d’une histoire riche en émotions, de la tristesse à la colère en passant par quelques moments assez drôles. Et non, cette chronique ne se finira pas sur un jeu de mot porcin. Cauchon qui s’en dédit… Raté…
Chronique écrite par : Cédric « Sedh » Sicard
* Bien que Jehanne d’Arc fût son nom réel complet, son père se nommant Jacques d’Arc, elle ne l’utilisa pas de son vivant, se faisant appeler, jusqu’à sa mort, Jehanne la Pucelle.
© Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc – Dorison/Delahaye/Parnotte – Dargaud, 2026
Informations sur l’album :
- Scénario : Xavier Dorison et Louis-David Delahaye
- Dessin : Joël Parnotte
- Couleurs : Joël Parnotte
- Éditeur : Dargaud
- Date de sortie : 24/04/2026
- Pagination : 176 pages en couleurs
© Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc – Dorison/Delahaye/Parnotte – Dargaud, 2026
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