Ah putain c’qu’il est blême, mon HLM, et la môme du deuxième, le sang elle aime… « Je suis une enfant qui tue les gens », le titre du premier chapitre d’Un Léger Goût sous le Palais annonce la couleur et ne fait pas dans la dentelle. Treize ans après Un Léger Bruit dans le Moteur mais seulement deux ans après la fin de RIP, le scénariste Gaet’s retrouve son âme de tueur en série pour un one shot sans concession. Pour l’occasion, il fait équipe avec un nouveau dessinateur, Étienne Friess. À se demander ce qu’il a pu faire des deux précédents, Jonathan Munoz et Julien Monier : deux J.M. comme « Je meurs » ?
© Un Léger goût sous le palais – Gaet’s/Friess – Petit à Petit, 2025
Un immeuble cradingue peuplé de gens qui le sont tout autant. Une petite fille observe, dans son costume de fée, toute la crasse humaine, faite de médisance, de haine et de mépris, se répandre comme la peste. Il est temps que le tout petit bras de la justice s’abatte sur ce microcosme malsain.
© Un Léger goût sous le palais – Gaet’s/Munoz – Petit à Petit, 2025
Un léger sentiment de malaise dans la tronche
Dès la première page, Un Léger Goût sous le Palais s’annonce non seulement comme suite d’Un Léger Bruit dans le Moteur, publié en 2012 chez Physalis*, mais aussi comme faisant partie d’un univers global comprenant également la série RIP. Jonathan Munoz, dessinateur du premier Léger, assure la transition avec les deux planches introductives qui présentent les deux enfants du précédent album mais aussi un article de journal avec une photo de l’équipe de la série dessinée par Julien Monier, autour des cadavres d’Un Léger Bruit dans le Moteur. Mais rapidement, les deux gosses assistent au meurtre impitoyable d’un pigeon.
La coupable n’est autre qu’une autre petite fille, toute jolie dans sa robe rose avec son serre-tête et ses ailes de fée. La « Fée Pas Chier », comme elle se présente en s’éloignant des deux petits intrus étrangers. Le ton est donné. Le lecteur n’a toutefois aucunement besoin d’avoir déjà lu Un Léger Bruit dans le Moteur car l’intrigue va directement se concentrer sur cette « adorable » gamine, sa famille et ses voisins. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le casting n’est pas banal.
© Un Léger goût sous le palais – Gaet’s/Friess – Petit à Petit, 2025
L’immeuble dans lequel la sale petite fée habite est du même acabit que le célèbre HLM du chanteur Renaud, la mort en plus. On y trouve la famille de la gamine, un père faible et dépressif, une mère alcoolique et un frère inutile qui, bien heureusement, a fait une chute étrange dans la cage de l’ascenseur, bien évidemment en panne… Le voisinage n’est pas mieux, entre ceux d’en face, les Dumesnil, racistes et méchants, avec leur fils débile Grégory ; les vieux d’en bas qui passent leur temps à leur fenêtre à médire quand ils ne sont pas en train d’appeler la police à la moindre occasion, les racailles qui squattent l’escalier extérieur et dégueulassent tout sans jamais se faire punir, une injustice selon la fée, mais aussi un pervers, bien sous tous rapports, ou encore une nonne qui parle à Jésus, qui semble s’en foutre divinement. Bref, une belle bande de cloportes aussi inutiles que mauvais. Mais la petite fée a une mission. Car si la violence de la fillette est aussi jouissive pour le lecteur, cela tient non seulement au décalage entre son apparence et son phrasé d’un côté, et la froideur de ses crimes de l’autre, mais aussi à la vilenie de la plupart de ses victimes.
© Un Léger goût sous le palais – Gaet’s/Friess – Petit à Petit, 2025
Un léger coloris de sang sur les murs
La dualité entre enfance et meurtres en série est également accentuée par la narration de l’album. C’est la fillette qui raconte l’histoire, à la première personne, avec son regard parfois très simpliste et son vocabulaire limité. L’impact de chaque phrase violente ou malaisante s’en retrouve alors décuplé. Souvent, également, la petite conteuse cite un personnage dans le cartouche puis la bulle répète presque mot pour mot ses paroles.
Ce choix, qui n’est pas sans rappeler les « reportages » de l’équipe du Groland amène un aspect comique et souligne à la fois le sens de l’observation de la protagoniste mais aussi, peut-être, son manque de recul, logique pour son âge, sur les paroles et les actes des adultes. Les dialogues, simples et directs, n’en sont que plus déstabilisants. Et ce n’est pas la tension permanente, celle entre les habitants de l’immeuble, mais aussi celle qui naît du danger omniprésent qui pèse sur leur tête, à tous ces morts en sursis, qui va alléger le ton de l’album.
© Un Léger goût sous le palais – Gaet’s/Friess – Petit à Petit, 2025
Cette tension omniprésente se ressent également très bien dans le dessin d’Étienne Friess. Plus habitué aux récits animaliers, absurdes ou réalistes, l’illustrateur a la lourde tâche de succéder à Jonathan Munoz et Julien Monier pour mettre en images l’univers sombre et décalé de Gaet’s. Et, clairement, il s’en sort avec brio. Entre ses personnages qui dégueulent de malveillance par tous les pores, notamment dans les nombreux gros plans malaisants, et leurs tronches hyper expressives, l’artiste livre une galerie de protagonistes repoussants au possible.
Même la petite fée a un côté écœurant avec son regard mauvais et son sourire carnassier. Les idées de mise en scène sont aussi radicales que le scénario, avec une mention spéciale pour la maison de poupées où la fillette reproduit ses meurtres ou encore les passages où elle raconte, avec ses Playmobil ou ses crayons de couleurs, comment elle a démasqué le pervers. Les couleurs, vives et exagérément roses, soulignent encore plus le contraste entre le monde de l’enfance et l’horreur de l’intrigue.
© Un Léger goût sous le palais – Gaet’s/Friess – Petit à Petit, 2025
Plus qu’une réflexion sur les rapports humains au sein de communautés disparates et cosmopolites, du désintérêt à autrui et du manque d’empathie qui ne peuvent que mener au drame, Un Léger Goût sous le Palais est un défouloir radicalement jouissif d’un niveau rarement atteint depuis Un Léger Bruit dans le Moteur. De ces enfants meurtriers par sadisme, par sens d’une justice expéditive et relativement naïve, ou par instinct de survie, naissent des récits aussi agréablement malaisants dans leur fond que dans leur forme, jusqu’à des conclusions qui se font échos, presque fatalement. Étienne Friess relève le défi d’assurer derrière le génial Jonathan Munoz, avec ses gueules cassées ultra expressives et sa mise en scène inspirée. À quand un troisième opus, monsieur Gaet’s?
Une chronique écrite par : Cédric « Sedh » Sicard
© Un Léger goût sous le palais – Gaet’s/Friess – Petit à Petit, 2025
Informations sur l’album :
- Scénario : Gaet’s
- Dessin : Étienne Friess, Jonathan Munoz
- Couleurs : Étienne Friess
- Éditeur : Petit à Petit
- Date de sortie : 1er octobre 2025
- Pagination : 112 pages en couleurs
© Un Léger goût sous le palais – Gaet’s/Friess – Petit à Petit, 2025
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