Le concept avait de quoi laisser dubitatif : dans une version alternative du Japon médiéval, des dinosaures anthropomorphiques s’affrontent lors d’une révolution visant à faire tomber un empire. Puis arrive la couverture, sublime, charismatique et très cinématographique, suffisante pour mettre les doutes au fond d’un tiroir et donner une furieuse envie de découvrir ce premier tome scénarisé par Clotilde Bruneau et Laurent Sarfati avec les dessins de Fred Pham Chuong.
© Tamago Apocalypse, tome 1 – Bruneau, Sarfati, Pham Chuong, Grelin – Oxymore, 2025
La révolte des Ryu contre la dynastie tyrannique des Kyo touche à sa fin. Mais lorsque l’éternelle impératrice est renversée et assassinée, elle a le temps de pondre un œuf. Celui-ci est volé par un redoutable guerrier Kyo, Rojin. Plus tard, ce dernier fait la rencontre de l’impulsive tricératops Tori dans un restaurant. Après une échauffourée et une révélation, la jeune saurienne demande au guerrier de devenir son maître. Le refus de Rojin n’empêchera pas Tori de le suivre dans sa quête mystérieuse, autour de l’œuf convoité.
© Tamago Apocalypse, tome 1 – Bruneau, Sarfati, Pham Chuong, Grelin – Oxymore, 2025
Omelette apocalyptique
Tamago, en japonais, signifie « œuf » et c’est bien cet élément qui est au centre de l’intrigue. D’abord potentiel aliment qui crée la rencontre entre l’affamée Tori et le maître Rojin, il devient rapidement la clé des enjeux du récit par sa symbolique de renouveau, de transmission, de continuité familiale, et donc dynastique. D’inattendu aussi, puisqu’il est impossible de deviner le futur qui naîtra de cet œuf : un être bienveillant, la fin du monde, une dualité entre les deux ? Le titre de la série et les premiers enjeux posés ne laissent que peu de doutes sur l’importance de l’éclosion sur l’univers de la série.
Si Clotilde Bruneau est surtout connue pour la saga la Sagesse des Mythes de Luc Ferry, il ne faut pas oublier qu’elle a déjà officié en tant qu’auteure sur le western féministe Hippolyte ou la série animée déjantée les Kassos. Quant à lui, Laurent Sarfati fut un des auteurs, entre autres, de la capsule culte la Minute Blonde de Canal +. Autant dire que l’humour ne sera pas absent de Tamago Apocalypse. Tori ou le brigand charmeur Kurinto qu’elle rencontrera lors de son périple, offrent des dialogues truculents et ses scènes burlesques qui se marient très bien aux enjeux très sérieux et tragiques du récit.
© Tamago Apocalypse, tome 1 – Bruneau, Sarfati, Pham Chuong, Grelin – Oxymore, 2025
À la table de Kurosawa, Spielberg et Lucas
L’intrigue, mêlant humour, action et aventures est loin d’être révolutionnaire pour un récit du Japon médiéval. Sur fond de révolution populaire, de renversement d’un pouvoir tyrannique dynastique, le scénario suit un personnage, Tori, en quête de soi, pleine de doutes sur sa place dans cette société qui oppose ses deux origines ennemies, Ruy et Kyo. Elle rencontrera sur son chemin un maître d’arts martiaux en fuite avec l’enjeu principal de l’aventure, ainsi qu’un drôle d’énergumène, charmeur et menteur, l’archétype Han Solo de Star Wars, la saga intergalactique de George Lucas devant elle-même beaucoup au cinéma d’Akira Kurosawa.
Toutefois, le scénario est réellement efficace, ne cherchant jamais à en faire trop ou à développer des sous intrigues risquant de perdre ses lecteurs. Tamago Apocalypse va à l’essentiel. Même le concept anthropomorphique n’exagère pas son propos. À l’image de Blacksad, par exemple, l’idée est surtout esthétique et graphique mais permet de glisser des thèmes modernes, comme la discrimination ou l’acceptation de soi. Si certains protagonistes auraient mérité un développement plus conséquent, les scénaristes parviennent à les rendre attachants, aidés en cela par le charadesign de leur camarade dessinateur.
© Tamago Apocalypse, tome 1 – Bruneau, Sarfati, Pham Chuong, Grelin – Oxymore, 2025
Du Far West au Japon, des robots aux dinos
Fred Pham Chuong se fait clairement trop rare dans les librairies françaises. Certes, ses réseaux sociaux sont riches de sublimes illustrations, notamment ses réinterprétations des Transformers dont il parvient à tirer tout le potentiel de charisme et de prestance. L’artiste a d’ailleurs signé des couvertures de tomes de la série officielle aux États-Unis. Mais pour le neuvième art, son talent se retrouve dans le génial western steampunk Steam West, édité en 2011 et 2012 par Webellipses et repris en intégrale l’année suivante par Kotoji, et Boulevard des Monstres, one shot franco-américain scénarisé par le grand Paul Jenkins et paru chez les Humanoïdes Associés. Ces deux titres prouvaient déjà l’aisance de Fred Pham Chuong pour créer des personnages charismatiques et attachants, mais aussi pour une mise en scène des plus dynamiques et cinématographiques, riche en plans iconiques et grands moments d’action haletants.
Tamago Apocalypse enfonce le clou. Les scènes d’escarmouches ou encore l’attaque du poisson géant offrent, à ce titre, des planches aussi captivantes que précieuses, le scénario ne se contentant pas d’être une suite indigeste de scènes épiques. Grelin, dont les couleurs vives et lumineuses ont déjà fait des merveilles récemment dans les Larmes du Samouraï, confirme sa maîtrise de son art dans Tamago Apocalypse. Les teintes utilisées sur les protagonistes en sont un parfait exemple, cherchant plus à illustrer un trait de caractère qu’une véracité scientifique : ainsi l’impulsive Tori est d’un rouge qu’on imagine mal sur les tricératops du crétacé.
© Tamago Apocalypse, tome 1 – Bruneau, Sarfati, Pham Chuong, Grelin – Oxymore, 2025
Avec son intrigue et ses protagonistes très classiques dans les œuvres inspirées parle Japon médiéval mais un univers visuel très original, ce premier tome de Tamago Apocalypse est une excellente surprise. Les personnages sont attachants et les enjeux suffisamment importants pour captiver son lectorat, alors que l’humour, très efficace, ne vient jamais désamorcer le côté tragique du récit, jusqu’à une conclusion riche de promesses pour la suite de la saga.
Une chronique écrite par : Cédric « Sedh » Sicard
© Tamago Apocalypse, tome 1 – Bruneau, Sarfati, Pham Chuong, Grelin – Oxymore, 2025
Informations sur l’album :
- Scénario : Clotilde Bruneau, Laurent Sarfati
- Dessin : Fred Pham Chuong
- Couleurs : Grelin
- Éditeur : Oxymore
- Date de sortie : Le 26 novembre 2025
- Pagination : 112 pages en couleurs
© Tamago Apocalypse, tome 1 – Bruneau, Sarfati, Pham Chuong, Grelin – Oxymore, 2025
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