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« Seuls, Même pas peur (d’avoir peur !) », la nouvelle exposition du Musée de la Bande Dessinée de Bruxelles

L’incontournable série qui suit le parcours de cinq enfants se réveillant seuls dans une ville fantôme prend ses quartiers pour six mois au Musée bruxellois. L’occasion pour petits et grands de s’immerger dans cet univers qui, en vingt ans, a su passionner et accompagner plusieurs générations d’enfants à apprivoiser leurs peurs les plus profondes.

© Emmeline Van den Bosch

« Un jour, les adultes ont disparu. Comme ça. Sans raison. On s’est réveillés, Fortville était plus silencieuse que d’habitude. Tout était toujours là, mais plus nos parents. On s’est regroupés. Au départ, on était cinq : Camille, Dodji, Leïla, Terry et moi. Seuls. »

Écrits en blanc sur fond noir, dégoulinants comme si la peinture était encore fraîche, ces mots ouvrent la nouvelle exposition temporaire du Musée de la Bande Dessinée de Bruxelles (Belgique) consacrée à la série de BD Seuls, créée en 2006.

© Emmeline Van den Bosch

« Seuls, Même pas peur (d’avoir peur !) » était inaugurée le 12 juin par un vernissage et une visite de presse, à laquelle étaient conviés Les Amis de la BD, en présence du dessinateur de la série Bruno Gazzotti, du scénariste Fabien Vehlmann, de la coloriste Usagi, du commissaire de l’exposition Thierry Bellefroid et de la scénographe Élodie Descoubes. Une rencontre privilégiée pour mettre en lumière ce phénomène éditorial qui accompagne les jeunes et moins jeunes lecteurs depuis vingt ans.

Il s’agit de la seconde exposition qui est consacrée à la série. La première avait été organisée en France lors de la 15e édition des Rendez-vous de la Bande Dessinée d’Amiens en 2010, soit quelques années seulement après la sortie de son premier tome. Plus de 15 ans plus tard, l’idée de monter une plus large exposition à Bruxelles est évoquée entre l’équipe éditoriale des Éditions Rue de Sèvres et celle du Musée de la Bande Dessinée.

De cette idée naît une exposition particulièrement immersive, pensée autant pour les plus jeunes que pour les plus âgés. « On n’a pas voulu trancher entre proposer une expo pour les enfants ou pour les adultes », explique Thierry Bellefroid. Ingénieux, d’autant que les lecteurs et lectrices de la première heure de Seuls sont aujourd’hui devenus adultes.

Bruno Gazzotti. © Emmeline Van den Bosch

Le labyrinthe des peurs

Mais au fond, n’y a-t-il pas, en chacun de nous, une part d’enfant et une part d’adulte ? C’est en tout cas dans la peau d’un enfant frissonnant qu’on s’engouffre dans le labyrinthe qui ouvre l’exposition. Calfeutré de toutes parts, enrichi de dessins d’un blanc inquiétant, augmenté par des miroirs donnant l’impression d’un grand vide au sol, le labyrinthe touche directement à l’émotion primaire en immergeant le visiteur dans les aspects les plus terrifiants de Seuls : le Maître-Fou, le tyrannosaure de Terry, les singes gardiens des Cairns rouges, le Maître des couteaux, Camille devenue l’Enfant-Minuit, ou encore le bus du Ravaudeur qui, accompagné des enfants des dernières familles, était venu enlever Yvan.

© Emmeline Van den Bosch

« Cette première partie de l’exposition cherche à recréer les fortes impressions générées par les premiers tomes », commente Thierry Bellefroid. Et plutôt deux fois qu’une : l’entrée en matière est en effet particulièrement réussie.  

À la sortie du labyrinthe, on est ravis de retrouver un peu de lumière et de couleur, mais grisés par cette délicieuse sensation qui parcourt l’échine quand on cherche à se faire peur. De nouvelles phrases, toujours inscrites à la peinture fraîche sur les murs, jalonnent la suite du parcours. Il s’agit des mots d’Yvan, l’un des cinq personnages principaux de Seuls, qui nous accompagne dans cette exposition.

© Emmeline Van den Bosch

Grandeur nature

À travers ses paroles, on ressent la détresse et l’angoisse pour ces enfants de se retrouver isolés au milieu d’une ville qui leur paraît immense. L’exposition met en lumière les questionnements, la peur viscérale, mais aussi la sensation de liberté : tout est désormais permis puisqu’aucun adulte n’est plus là pour les surveiller. Puis viennent les rencontres avec les autres personnages, plus ou moins hostiles à l’égard de nos héros, la survie, l’adaptation, la solidarité, l’amitié.

« La série aborde le thème de l’enfance sous plein d’angles différents et joue avec les angoisses enfantines, explique Fabien Vehlmann. C’est assez paradoxal, finalement, de l’avoir nommée Seuls, alors qu’en réalité, ils ne sont jamais vraiment seuls. D’où ce ‘s’ à la fin. »

© Emmeline Van den Bosch

À mesure qu’on progresse, on revit certaines scènes au travers de cases mythiques de la série, comme le SOS dessiné par les enfants sur un gigantesque building, la rencontre avec le grand requin du bassin, ou le départ en bus pour trouver d’autres survivants ailleurs. L’exposition utilise aussi l’humour pour équilibrer avec l’émotion, par le biais de quelques sentences bien senties d’Yvan, qui maîtrise l’art du cynisme à la perfection. 

La scénographie joue avec les tailles et les dimensions, on passe de la 2D du dessin à la 3D des dioramas. Pour saisir l’entièreté d’une scène, il faut parfois se pencher et s’approcher de très près d’un décor entaillé. Sans trop savoir ce qui nous attend à l’intérieur. Une autre façon de se faire peur. « On a travaillé sur deux approches du dessin, précise Élodie Descoubes. Des éléments très grands en noir et blanc, et d’autres plus petits en couleurs. »

© Emmeline Van den Bosch

L’arbre des 15 familles

Ce dédale de couloirs débouche sur un grand terrain de jeu, où la tension qui nous habitait redescend et où l’heure est désormais à l’amusement. La boule des Arènes se balance au bout d’une corde. L’arbre des 15 familles attend d’être reconstitué à l’aide de vignettes à l’effigie des personnages. Les pires cauchemars de Terry s’entremêlent dans un jeu de cadavre exquis. Des palissades de bois et des meurtrières finissent de donner l’impression d’être au cœur d’un château fort.

Au centre, un campement offre l’occasion au visiteur de faire une pause et de s’asseoir pour relire quelques tomes de la série. L’endroit donne le sentiment d’être dans un cocon, une petite oasis de lecture, où trouver un peu de calme avant de repartir jouer.

© Emmeline Van den Bosch

On tente notre chance et on se prend au jeu de l’arbre des 15 familles, curieux de vérifier si on maîtrise l’univers de la série aussi bien qu’on ose le croire. Une vignette, deux vignettes. On prend le temps. Ça y est : elles sont toutes en place. Vehlmann et Gazzotti en personne se penchent sur notre tableau pour en vérifier l’exactitude. Le suspense est à son comble… et c’est un sans-faute !

Pas peu fiers, on continue la visite non sans se dire qu’il n’y a définitivement pas d’âge pour se prendre à un jeu bien imaginé« Cette notion de jeu est omniprésente dans la série, ajoute Fabien Vehlmann. Par exemple, le fait qu’ils peuvent mourir à plusieurs reprises et ‘revenir’, c’est une référence aux jeux vidéo. Sauf qu’ils ne savent pas de combien de vies ils disposent en tout ou quand ce sera Game Over. »

Le scénariste s’interrompt et se tourne vers son collègue Bruno Gazzotti. « N’hésite pas à m’interrompre ou à rajouter quelque chose », lui dit-il. « Parle, parle, moi je préfère m’exprimer par le dessin », lui répond Gazzotti. « On voit bien la dynamique de notre duo », s’amuse Vehlmann, sous les rires des visiteurs du jour.

© Emmeline Van den Bosch

Les coulisses de la création de la BD

La visite se termine avec une dernière partie dédiée à la création plus technique de la bande dessinée, qui prend la forme d’un atelier. Nombre d’originaux sont exposés, mais aussi des croquis, storyboards, et autres documents de travail du dessinateur, du scénariste, ou de la coloriste. Les pièces sont commentées cette fois par des cartels plus classiques.

En arrière-plan, une vidéo ouvre une fenêtre sur les coulisses du travail de Bruno Gazzotti, qui pour le coup, s’est prêté au jeu et offre au visiteur quelques commentaires face caméra. Une seconde vidéo laisse aussi la parole à Fabien Vehlmann.

« Les originaux seront remplacés par d’autres à mi-parcours de l’exposition pour leur éviter d’être trop longtemps exposés à la lumière, explique Thierry Bellefroid. Une parfaite occasion de venir la revoir une seconde fois dans quelques mois. »

La visite immersive se clôture sur deux pans de mur ornés de toutes les couvertures de la série, depuis le premier tome, La Disparition, jusqu’au 16e et dernier tome à être sorti (en janvier 2026), La prisonnière d’Antésalem.

© Emmeline Van den Bosch

Accompagner les enfants face à leurs peurs

Chose peu courante pour une série de bande dessinée, Seuls est passé d’une maison d’édition à une autre en cours de route, puisqu’elle est publiée chez Rue de Sèvres depuis le tome 14, alors qu’elle l’était auparavant chez Dupuis (tomes 1 à 13). Les auteurs cherchaient en effet un renouvellement du point de vue éditorial sur la série.

« On voulait renouer avec une maison d’édition plus petite, à taille plus humaine, souligne Fabien Vehlmann. Le regard de Rue de Sèvres nous a apporté beaucoup de choses : on a remis des balises, ajouté des résumés et chaque album contient désormais des révélations. »

Un rafraîchissement qui se ressent à la lecture des derniers tomes de la série, qui connaît un souffle nouveau depuis la fin du troisième cycle. La clôture de l’intrigue approchant doucement, les auteurs sont aussi bien obligés de libérer petit à petit les réponses attendues de longue date par les fans. Seuls devrait se terminer avec le 21e tome. Mais que les inconditionnels se rassurent : un spin-off, « Souvenirs des limbes », devrait prendre la relève.

Si Vehlmann et Gazzotti admettent appréhender un peu la fin prochaine de la série, ils se disent toutefois fiers d’avoir pu créer et développer cet univers riche d’intrigues captivantes mais aussi de réflexions importantes. « On voulait accompagner les enfants autour de sujets parfois difficiles, qui peuvent faire peur : la solitude, la mort, le deuil, le dérèglement climatique, le conflit, la guerre, les responsabilités, la complexité du monde et des êtres humains… Je suis persuadé qu’il vaut mieux aborder tôt ce genre de questions avec eux, parce qu’ils se les posent de toute façon. C’est ce qu’on a essayé de faire, à travers la voix des héros de Seuls. »

De gauche à droite: Bruno Gazzotti, Usagi, Thierry Bellefroid et Fabien Vehlmann. © Emmeline Van den Bosch

Immersive, ludique, familiale, visuellement saisissante, l’exposition réussit le pari de donner vie aux émotions que procurent la série depuis vingt ans et d’immerger complètement le visiteur, grand ou petit, dans son univers unique. Bon moment garanti.

L’exposition « Seuls, Même pas peur (d’avoir peur !) » est à découvrir jusqu’au 15 novembre 2026 au Musée de la Bande Dessinée de Bruxelles, Rue des Sables 20, à 1000 Bruxelles (Belgique).

Un reportage écrit par : Emmeline Van den Bosch

Vous pouvez discuter de ce reportage sur l’exposition consacrée à la série Seuls sur notre groupe Facebook des Amis de la bande dessinée.

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