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Usagi : la « patte » reconnaissable d’une coloriste talentueuse

USAGI est un nom bien connu des lectrices et des lecteurs de bandes dessinées. Il apparaît sur de nombreux ouvrages. Derrière ce pseudonyme, se cache Patricia Tilkin. Elle nous dévoile les dessous de son métier de coloriste.

USAGI à Tramlabulle 2024 ©Cyrille Voirol

Les amis de la BD : Bonjour Usagi, peux-tu nous raconter tes débuts dans la profession ?

Usagi : C’est très simplement grâce à Alain (NDLR : Henriet – dont elle est l’épouse). J’étais à l’école avec lui. Il avait gagné un concours pour le Journal Spirou et il ne voulait pas s’occuper des couleurs. De mon côté, j’aimais bien travailler l’aquarelle. Au départ, je ne savais même pas que le métier de coloriste existait. Je pensais que les dessinateurs et dessinatrices les réalisaient eux-mêmes.

LABD : Quels ont été tes premiers albums ?

Usagi : J’ai tout d’abord réalisé un album médiéval aux Éditions Le Téméraire, je me suis également occupée du premier album d’Alain chez le même éditeur.

LABD : Comment en es-tu venue à travailler en numérique ?

Usagi : Lorsque l’éditeur a fait faillite. C’était le début des couleurs par ordinateur. Il n’y avait plus vraiment de possibilité de trouver du travail pour une réalisation à la main. À cette époque, les éditeurs ne recherchaient plus que cela. J’ai bien été obligée de m’y mettre. J’ai débuté aux Éditions Michel Vaillant et chez Vent d’Ouest.

Une anecdote plutôt rigolote : lorsque je me suis mise au travail numérique, ma première commande était en traditionnel. Mais finalement, je l’ai réalisé à l’ordinateur.

LABD : Mais quelles études as-tu faites ?

Usagi : J’ai effectué mes études graphiques à l’Académie des Beaux-Arts, à Liège. Alain était une année au-dessus de moi. C’était une époque durant laquelle je dessinais.

LABD : Comment s’est déroulée ton adaptation de l’aquarelle au numérique ?

Usagi : Ce n’était pas si dur. Au départ, j’ai directement essayé de travailler autrement qu’avec les aérographes. J’ai appris à utiliser Photoshop dans mon coin. En venant de l’aquarelle et de la gouache, ce n’était pas si simple.

LABD : L’approche est différente…

Usagi : Oui, j’ai mis du temps à utiliser la simplification que permet l’ordinateur pour ce genre de travail. Par exemple, les outils correctifs pour changer les tonalités. Quand on travaille sur une feuille de papier, tu dois tout de suite réaliser les bonnes couleurs, tu n’as pas l’occasion de chipoter. Sur l’ordinateur, tu peux changer assez rapidement les couleurs.

Différentes phases de travail sur une planche

LABD : Est-ce un gain de temps ?

Usagi : Non pas forcément, car justement les possibilités offertes par le numérique t’incitent à tester des trucs. Donc, tu fonces sur un élément, puis tu changes d’avis. Tu peux aussi changer toutes les couleurs une fois que la planche est finie.

LABD : Combien d’albums colorises-tu par an ?

Usagi : C’est une question difficile. En réalité, ça dépend également du nombre de projets qui se présentent à moi. Parfois, il y a moins de boulot, d’autant plus que les nouveaux arrivants réalisent souvent leurs couleurs eux-mêmes. Ce sont des artistes qui viennent du manga et de l’animé.

LABD : Les exigences d’un dessinateur à un autre sont-elles différentes ?

Usagi : Oui complètement. Il y a des dessinateurs tels que Gazzotti qui te laissent tranquille. L’indication se limite à Jour/nuit. Point. Il y en a d’autres qui multiplient les indications. Chez Michel Vaillant, l’un d’entre eux me précisait même les pourcentages à mettre pour une couleur. Et il y a les collaborations plus complexes où le dessinateur donne un minimum de consignes, mais qui ensuite font un maximum de corrections.

LABD : Quelle est ta préférence ?

Usagi : Je préfère lorsque les indications sont minimes.

LABD : Reçois-tu de la documentation de la part des dessinateurs ?

Usagi : Certains oui. D’autres non. Dans le second cas, j’effectue mes propres recherches et je travaille selon mon inspiration. Parfois, pour certaines ambiances, je regarde des photos.

LABD : L’éditeur intervient-il dans le processus de validation des couleurs ?

Usagi : Non, c’est très rare. Peut-être chez Gratton ou aux éditions du Soleil. Même bien souvent, l’éditeur se rallie à l’avis du dessinateur.

LABD : Te déplaces-tu chez l’imprimeur pour contrôler ton travail ?

Usagi : Non, car c’est loin et c’est chronophage. Alain, par exemple, lui, tient absolument à effectuer ce contrôle chez l’imprimeur. Il chipote. Bien souvent les imprimeurs ont tendance à descendre les contrastes, ce qui atténue les ombres, c’est plutôt embêtant.

LABD : Le contrôle s’effectue-t-il sur l’ensemble de l’album ?

Usagi : Cela dépend des éditeurs. Certains choisissent une partie de l’album, d’autres impriment la totalité des pages. Il m’est arrivé d’accompagner Alain, mais c’est vraiment une pénitence. Il faut contrôler chaque cahier.

LABD : Lorsque l’album est imprimé, as-tu un regard sur ton travail ? Une forme d’autocritique ?

Usagi : J’évite de trop regarder, je jette un œil comme ça. Le problème est que j’ai tendance à voir davantage les défauts que les qualités. Mais dans la plupart des cas, je suis satisfaite de mon travail. C’est vrai que pendant la réalisation, tu es parfois prise par le temps et tu ne reviens pas sur toutes les pages. On manque aussi souvent de recul.

Différentes phases de travail sur une planche

LABD : Souvent, c’est bien de laisser poser de temps en temps…

Usagi : Oui c’est exactement cela. Parfois, j’effectue des copies en JPG, je prends le temps de la réflexion puis je reviens sur la planche.

LABD : Quels outils utilises-tu ? Ton approche change-t-elle en fonction du dessinateur ou de la dessinatrice ?

Usagi : J’ai créé mes propres pinceaux, je travaille avec eux dans la majorité des cas. Mon travail reste identique. Très récemment, j’ai acheté toute une série de pinceaux dont je ne me sers pas. En fait, je pars du principe que si on me confie du travail, c’est qu’on l’aime.

LABD : Peux-tu nous décrire ton processus de travail ?

Usagi : Tout d’abord, je pose l’ensemble des aplats de couleur, sans aucun effet. Et je fais une copie de ces calques. Par exemple, une fois que les aplats d’un ciel sont posés, je peux facilement tous les changer d’un seul coup. Puis, j’ajoute les différents effets sur toute la page.

LABD : Travailles-tu case par case ? Où tu peux passer d’un élément à un autre de la planche ?

Usagi : C’est un peu au cas par cas. Quand les choses sont évidentes, je m’attaque à cela en priorité. Par exemple, les ciels doivent être de telle couleur, « pouf, je m’occupe des ciels ». Ensuite, c’est une question d’état d’esprit. Parfois, je débute par les décors, d’autres fois par les personnages.

LABD : Combien de temps travailles-tu en moyenne sur une page ?

Usagi : Le contenu de la page influence le temps à y consacrer. Une page avec de nombreux gros plans se réalise beaucoup plus vite. Le style de l’album est également un facteur influençant. Il est plus facile de coloriser une BD humoristique qu’une BD réaliste. C’est entre 2 et 4 jours de travail selon le niveau de difficulté.

LABD : Y a-t-il des séries où l’approche de ton boulot est plus complexe ? ?

Usagi : Pour Mort et déterré, Pascal Colpron travaille à l’américaine et utilise Procreate alors que je travaille sur Photoshop. En général, je reçois les planches en noir et blanc avec un seul calque. Lui travaille avec de nombreux calques. Et bien que l’album soit du registre humoristique, c’était un job qui était super technique.

LABD : Tu es finalement au bout de la chaîne de la démarche créative… Comment gères-tu les délais ?

Usagi : Oui, on est toujours tributaire du retard des autres. C’est encore plus compliqué dans le cadre d’une série qui est prépubliée dans le journal de Spirou… Aux délais de l’album, s’ajoute celui du magazine. Pour La Vallée des oubliées, la publication avait été avancée. On était super juste pour la réalisation.

LABD : Reçois-tu les planches d’un seul coup ?

Usagi : Dans la majorité des cas, les planches arrivent au fur et à mesure. Mais il y a des cas où j’ai reçu l’album d’un seul coup. Quoi qu’il en soit, cela ne change rien. Le plus important est d’avoir un planning qui me laisse le temps de travailler sur l’album et qui évite de me laisser avec des trous trop importants.

LABD : Avoir ton nom sur la couverture ouvre la porte à des droits d’auteurs…

Usagi : Oui effectivement. La présence sur la page de couverture, c’est l’assurance de toucher des droits quoi qu’il arrive. Si ton nom n’y figure pas, tu peux en avoir ou pas. Parfois, on touche de l’avance sur les droits. C’est variable.

LABD : Comment démarches-tu ton travail ?

Usagi : Je travaille chez Dupuis. Donc, si on a besoin d’une coloriste, on me demande. Il y a aussi une différence avec mes débuts. Avant, il fallait faire un essai, si cela ne convenait pas, on demande au suivant ou à la suivante. Aujourd’hui, on demande à 4 coloristes et ils ont choisi. C’est très difficile de négocier les prix.

LABD : Y a-t-il une « patte » Usagi ?

Usagi : On me dit souvent qu’on reconnaît les albums que je colorise, notamment en raison des couleurs que j’utilise. Je ne prends que très rarement des couleurs froides. Il y a aussi le traitement de la couleur et les effets que j’utilise. Comme j’utilise mes propres pinceaux, ces effets reviennent d’une BD à une autre. Personnellement, j’espère que c’est reconnaissable en tout cas.

LABD : Parfois, tu dois te « fondre » dans le style de la série…

Usagi : Effectivement, avec Natacha. Tu dois faire du Natacha. Il y a un cahier des charges à respecter. Walthéry n’aime pas les avant-plans trop foncés. Moi, je dois me débrouiller pour préserver la lisibilité des images. Parfois, je peux sortir du plan initial, par exemple avec la série Seuls. La consigne était : tout en aplat… À partir du 4e album, j’ai commencé à intégrer des effets.

LABD : Finalement, quelle est l’importance du ou de la coloriste ?

Usagi : Le premier rôle, c’est de rendre l’image lisible et agréable à regarder. On trouve le subtil équilibre entre le clair et le foncé. Pour Alain, qui a un dessin très lisible, je peux me concentrer sur un travail plus en profondeur pour améliorer encore davantage l’image.

© Le Lombard 2025 – La vallée des oubliées – Pierre Dubois, Alain Henriet et Usagi

LABD : Il y a de plus en plus d’albums en version « luxe » qui sont publiés en noir et blanc. Bien souvent, les commentaires des lectrices et des lecteurs sont élogieux. Quel est ton sentiment à ce sujet ?

Usagi : Alors que généralement, je ne vais jamais voir les commentaires, j’ai été curieuse pour La vallée des oubliées. Je tombe sur le commentaire d’un type qui hésitait entre la version couleur ou noir et blanc de l’album. Alors bien évidemment, les couleurs empiètent un peu sur le trait. Mais, finalement j’essaie de ne pas tenir compte de ces avis.

LABD : L’intelligence artificielle est-elle une technologie qui te fait peur ?

Usagi : C’est vrai que l’IA est assez effrayante. L’autre jour, Alain avait mis une couverture en noir et blanc. Quelqu’un a eu l’idée de la faire coloriser par IA. Les interprétations étaient parfois bizarres, c’était lourd mais en attendant… ben ça tenait la route !

LABD : Quels sont tes prochains projets ?

Usagi : Je suis en attente des planches du prochain Soda de Gazzotti, ensuite je m’attaquerai aux planches du deuxième western d’Alain, puis du futur Seuls.

LABD : On se réjouit de découvrir la suite de ton travail. Un grand merci pour le temps que tu nous as consacré.

Propos recueillis par : Bruce Rennes

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