Il est relativement admis qu’une bonne adaptation doit respecter à la fois le matériau original mais aussi l’identité artistique du repreneur. Dans le premier tome de Mamie Luger, Nicolas Kéramidas suivait à la perfection la consigne en revisitant le roman de Benoît Philippon avec son propre style narratif et en y ajoutant sa patte graphique mêlant habilement sobriété et exubérance visuelle. Cinq mois après cette entrée en matière réussie, Berthe reprend son récit fait de sueur, de larmes et de sang.
© Mamie Luger, tome 2 – Kéramidas – Casterman, 2026
L’ex-mari violent et l’officier nazi violeur ne sont pas les seuls cadavres humains retrouvés dans la cave de Berthe Gavignol, 102 ans. Le récit de la vie de la vieille dame n’en finit pas d’épuiser l’inspecteur Ventura, chargé de l’interroger après son arrestation. De sa romance, torride, avec un officier américain, à ses deux mariages d’après-guerre, les souvenirs de Berthe sont écrits dans le sang et les larmes mais d’un ton sarcastique qui captive tous ceux qui l’écoutent. Sauf Ventura, bien sûr, qui, malgré les révélations, ne peut s’empêcher de s’attacher à cette mamie brisée au détachement de façade.
© Mamie Luger, tome 2 – Kéramidas – Casterman, 2026
« Et c’qu’ils m’ont fait, eux, tu l’cautionnes ? »
Dès le premier tome, le lecteur pouvait s’amuser de la différence de traitement entre la Berthe centenaire et sa version jeune. D’un côté, une mamie rabougrie, à la tête en forme de toupie avec ses gros verres de lunettes. De l’autre une femme grande et élancée, d’une grande beauté, aux formes parfaites et à la chevelure flamboyante. Et les années qui défilent dans le récit de la vieille Berthe ne semblent pas avoir d’effet sur le physique de son alter-ego du passé, ni sur sa garde-robe. Alors pointe le bout de son nez une question : ces souvenirs pourraient-ils être, volontairement ou non, faussés par le temps, voire idéalisés pour se déculpabiliser ? Lorsque les deux versions de Berthe se suivent dans une planche, avec le même cadrage, le lecteur s’amuse alors à chercher les différences et similitudes.
© Mamie Luger, tome 2 – Kéramidas – Casterman, 2026
Derrière le ton léger et la gouaille fleurie des deux Berthe, le fond du récit est beaucoup plus sérieux et profond qu’il n’y paraît. Berthe est-elle une psychopathe manipulatrice qui attire les hommes dans son lit pour les liquider quand elle se lasse ? Est-elle, au contraire, cette femme maltraitée par des hommes qui avaient tous les droits légaux sur leurs épouses, ou dont l’uniforme leur donnait l’impression de toute puissance ? Une femme isolée qui n’aurait donc eu aucun autre moyen de survie que d’éliminer ceux qui la mettaient en danger ?
© Mamie Luger, tome 2 – Kéramidas – Casterman, 2026
« J’avoue que j’ai perdu mon sang-froid. »
Ce qui est certain, en tous cas, c’est que la liberté coule dans les veines de Berthe depuis son enfance et que celui qui voudra l’en priver finira dans sa cave. Une solution radicale mais qui donne des scènes assez mémorables. Certes, l’issue des relations de la jeune femme est plutôt prévisible mais, loin de gâcher l’effet, ce manque de suspense final en crée un autre : quel va être le point de bascule et comment Berthe va se débarrasser de son bourreau. Et pourtant, de façon assez maline, l’album commence par une touche d’espoir très touchante, avec sa jolie relation avec Luther, le GI américain. Pas de sang, mais beaucoup de larmes, Berthe n’a décidément pas le droit au bonheur.
© Mamie Luger, tome 2 – Kéramidas – Casterman, 2026
Les hommes se suivent ensuite dans ses draps et dans sa cave, dans un tourbillon parfaitement raconté par Nicolas Kéramidas. Le récit est rythmé, alternant échanges savoureux entre l’inspecteur Ventura et mamie Berthe avec les souvenirs de celle-ci. Les premiers sont parsemés de questionnements pertinents, notamment sur l’auto-justice et la morale, mais aussi de révélations qui choquent à la fois Ventura et le lecteur. L’album devient alors un véritable « page turner » pour savoir où toute la folie va s’arrêter et connaître le dénouement du face à face entre le policier et la tueuse en série.
© Mamie Luger, tome 2 – Kéramidas – Casterman, 2026
« Wanna dance ? »
Graphiquement, Nicolas Keramidas livre une copie plus que convaincante. Maîtrisant parfaitement le rythme de son scénario, il adapte la mise en scène au ton de son récit, entre gags visuels, jeu de répétitions, violence graphique riche en hémoglobine, mais aussi grandes cases très réussies. Ses gaufriers ne sortent de leur classicisme que pour donner de l’intensité à une scène, pour mettre en avant un moment fort et, souvent, émouvant, telle Berthe qui s’effondre pour la première fois lorsque le récit de sa romance avec Luther prend fin. Mais aussi la superbe page où les deux amants dansent sur le Summertime de Sidney Bechet, enlacés par la partition. Ou encore cette scène d’urgence lorsque Berthe n’a que quelques secondes pour réagir et agir.
© Mamie Luger, tome 2 – Kéramidas – Casterman, 2026
Les personnages, tout comme dans le premier tome, sont parfaitement caractérisés, à la fois caricaturaux, comme Luigi, le restaurateur italien, ou Marcel, le musicien danseur en marinière dont le physique n’est pas sans rappeler le chanteur Renaud, très apprécié par Nicolas Kéramidas. Les décors sont à la fois simples mais fourmillent de détails immersifs. Aux couleurs, Claire Champion apporte une grande richesse aux planches. Lors des scènes au présent, les teintes ont le bleu froid d’un commissariat alors qu’un filtre chaleureux, presque issu d’un film de Jean-Pierre Jeunet, baigne les souvenirs de Berthe d’un aspect vieilli dans lequel vert et orange se mêlent harmonieusement sans s’opposer réellement.
© Mamie Luger, tome 2 – Kéramidas – Casterman, 2026
Mante religieuse ou femme forte qui refuse d’être une victime des hommes, la question de la réelle personnalité de Berthe reste ouverte. Tout spectateur qui n’a pas lu le roman de Benoît Philippon tournera chaque page de l’album avec une curiosité non feinte et attendra, fébrilement, la parution de troisième épisode.À la fois drôle, touchante et révoltante, l’histoire de Mamie Luger est tout simplement captivante, pleine de surprises, accentuées par la mise en scène dynamique de Nicolas Kéramidas.
Chronique écrite par : Cédric « Sedh » Sicard
© Mamie Luger, tome 2 – Kéramidas – Casterman, 2026
Informations sur l’album :
- Scénario : Nicolas Kéramidas, d’après le roman de Benoît Philippon
- Dessin : Nicolas Kéramidas
- Couleurs : Claire Champion
- Éditeur : Casterman
- Date de sortie : 14/10/2026
- Pagination : 88 pages en couleurs
© Mamie Luger, tome 2 – Kéramidas – Casterman, 2026
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