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Les métiers de la BD – épisode 21 : Laurence Croix, profession coloriste

Coloriste depuis 20 ans, Laurence Croix s’est illustrée par son travail sur des bandes dessinées comme le tome 29 de la série Blake et Mortimer ou le premier tome d’Electric Miles. Elle nous parle aujourd’hui de son métier haut en couleurs.

©Galerie BDGest.com – Laurence Croix

Les Amis de la BD : Comment êtes-vous devenue coloriste ? Étiez-vous dessinatrice d’abord ou vous êtes-vous formée directement en tant que coloriste ?

Laurence Croix : À la base j’ai une formation universitaire en arts plastiques. Mes dernières années de fac ont été consacrées à la couleur dans la bande dessinée. En maîtrise, je me suis intéressée aux « techniques de mise en couleurs dans la bande dessinée », ce qui revenait à référencer et étudier les techniques d’impression depuis Gutenberg jusqu’à la fin du XXème siècle . Et en 5ème année, la thématique de mon mémoire complémentaire était  « couleur et OuBaPo* » ( le mémoire principal étant consacré à l’autobiographie dans la bande dessinée  ). J’ai eu des cours en atelier ( de peinture, de volume… ) mais c’était plutôt une formation généraliste en arts et, en commençant ce cursus, je pensais passer le CAPES pour devenir professeur d’arts Plastiques et puis finalement ça n’a pas été le cas. Je dessine un peu, mais ce n’est pas mon point fort. Depuis que je suis enfant, on me dit rarement que mes dessins sont beaux mais on me dit que mes couleurs sont jolies, donc j’ai décidé d’être pragmatique et de me pencher plutôt sur la couleur. Ça m’oblige à composer avec mes faiblesses, mes lacunes et de trouver des astuces. Et comme j’étais (et je le suis toujours un peu ) une grande lectrice de bandes dessinées depuis l’enfance, ce métier s’est très vite imposé à moi. C’est un bon compromis.

©Glénat – Electric Miles tome 1 : Wilbur – Fabien Nury (scénario), Brüno (dessin) et Laurence Croix (couleurs)

Les Amis de la BD : Travaillez-vous à la main ou numériquement ? Quels sont vos outils de préférence et pourquoi ?

Laurence Croix : Je travaille uniquement en numérique même si un de mes premier travail a été de préparer des fonds à l’encre et à l’aquarelle pour Emmanuel Reuzé pour son album « Ubu Roi ». Mais depuis, je ne travaille qu’en numérique sur Photoshop. Je n’ai pourtant pas eu de véritable formation à ce logiciel. Je me suis formée dans mon coin en demandant des conseils à des collègues (merci d’ailleurs à Arnaud Boutle qui, à l’époque, avait gentiment répondu à mes questions techniques ). Pour replacer ceci dans le contexte, nous sommes  en 1999/ 2000, c’est le début des couleurs numériques, tout le monde tâtonne un peu : les éditeurs, les imprimeurs… J’ai dû débuter sur un photoshop 4, il fallait surtout penser à bien enregistrer très régulièrement son fichier car, en cas d’erreur, on ne pouvait pas revenir en arrière.

Les Amis de la BD : Comment se passe le travail en équipe avec le scénariste et le dessinateur ? A quel moment de l’étape de la réalisation de la BD intervenez vous ? Vous donne-t-on des directives précises ?

Laurence Croix : J’interviens une fois que le dessin est encré. Ensuite, c’est vraiment au cas par cas. Certains dessinateurs/trices ont des idées très précises, d’autres me laissent carte blanche. Je reçois parfois 300 pages de documentation photographique, parfois 4/5 photos. Aucune collaboration n’est identique. Pour moi l’essentiel est d’avoir des séquences narratives complètes et, au minimum, d’avoir une indication de temporalité si ce n’est pas explicite dans le texte ou dans le dessin pour pouvoir commencer.

Les Amis de la BD : Y a-t-il des codes couleurs qui changent en fonction des genres de bandes dessinées, des spécificités en fonction des titres, des publics que vous pouvez partager avec nous ?

Laurence Croix : Sur des séries de type « patrimoine », il faut rester dans l’esprit de ce qui a été fait précédemment. Je pense par exemple à une série comme « Blake et Mortimer ». Lorsqu’il y a déjà 25 albums publiés, nous n’inventons pas grand-chose: il faut se glisser dans l’esprit de ce qui a été fait précédemment. Et même si j’ai eu l’opportunité d’habiller en vert Spirou, en principe, il doit rester rouge. Quelquefois,  j’ai des indications très précises : je travaille beaucoup pour la presse jeunesse et plus particulièrement depuis plus de 10 ans pour le magazine « Astrapi ». Dans chaque numéro d’Astrapi, la rédaction définit 3 couleurs imposées que je dois glisser dans les pages . Pour d’autres projets, comme ceux avec Brüno, j’ai plutôt carte blanche et à partir de ma première proposition, il rebondit sur ce que j’ai fait – et réciproquement – jusqu’à la version définitive. Certaines séquences peuvent avoir 6 ou 7 versions différentes avant que nous nous arrêtions  sur une version qui va être la plus adaptée au récit. Et puis, il y a aussi des cas de figure où il n’y a quasiment pas de corrections : je pense par exemple au « Dernier Atlas », où une fois que les auteurs étaient d’accord sur le premier épisode , tout le reste s’est déroulé tout naturellement, dans une grande fluidité.

© Les Aventures de Blake et Mortimer tome 29 – José-Louis Bocquet et Jean-Luc Fromental (scénario), Antoine Aubin (dessin) et Laurence Croix (couleurs) – Blake et Mortimer

Les Amis de la BD : Quelle est la partie la plus agréable et la moins agréable de votre métier pour vous en particulier ?

Laurence Croix : Globalement c’est une activité que je trouve plutôt relaxante, ça l’est un peu moins lorsque les délais sont serrés et les journées trop longues. Mais j’imagine mal exercer une autre profession.

Les Amis de la BD : Comment fait-on pour avoir sa marque de fabrique en matière de couleurs ? Comment se distinguer ?

Laurence Croix : Aucune idée. Je crois que ça se fait naturellement. Sur chaque projet, je continue à apprendre de nouvelles choses (des astuces techniques ou graphiques) mais le naturel revient au galop. J’aime les couleurs franches, les aplats, les limitations chromatiques ( soit en camaïeu ou utilisant un nombre réduit de teintes). Je suis capable de m’imposer des contraintes pour voir jusqu’où cela va me mener. Il faut connaître ses limites techniques et graphiques car j’ai bien conscience de ne pas savoir tout faire. Ce que je peux proposer ne convient pas à tous les types de dessins, ni à tous les récits… et ce n’est pas grave. Si on a bien conscience de ce dont on est capable de faire ou pas, on évite de décevoir les personnes qui nous confient leurs albums. On a tendance à croire que les coloristes sont interchangeables, mais je serai incapable de faire le travail de certains collègues …

Les Amis de la BD : Admirez-vous particulièrement le travail d’autres coloristes, et si oui qu’est-ce qui vous plaît chez eux ?

Laurence Croix : J’aime beaucoup le travail de Walter et celui d’Isabelle Merlet. Le travail de Walter sur le « Réducteur de vitesse » de Christophe Blain a été une grande révélation. Je trouve cet album extrêmement beau et sa mise en couleur très efficace et moderne. Pour ce qui est du travail d’Isabelle Merlet, il est toujours très harmonieux et juste.

Les Amis de la BD : Essayez-vous de vous former à d’autres techniques, voire envisagez-vous soit de travailler à la main (si vous ne le faites pas déjà) voire à l’inverse, de recourir à l’IA ?

Laurence Croix : J’aimerais bien faire de la mise en couleur traditionnelle. Ça m’est arrivé de glisser des zones faites manuellement à l’aquarelle au milieu d’une mise en couleur numérique ( je pense à la série « Science Infuse » de Julien Mariolle, Chacma et Beka par exemple). Je crois que cela doit demander une confiance aveugle de la part de l’auteur/trice qui va vous confier ses pages. Quant à l’IA, je ne l’envisage pas du tout.

©Vents d’Ouest – Gauguin : Deux voyages à Tahiti – Li-An et Laurence Croix

Les Amis de la BD : Pensez-vous qu’on pourrait en faire plus pour valoriser le métier de coloriste ?

Laurence Croix : Peut-être que créditer systématiquement le nom du coloriste sur la couverture serait un bon début…

Les Amis de la BD : Avez-vous des projets en cours dont vous pouvez nous parler ?

Laurence Croix : Je viens de terminer le prochain album de Brüno et Appollo « Dakota 1880 », et je travaille sur les dernières pages de  « Thrillerville » d’Alex Puvilland et Lerenard.

Les Amis de la BD : Un tout grand merci pour votre participation à notre série d’interviews sur les métiers de la bande dessinée et bon courage pour vos différents projets en cours 🙂

Laurence Croix : Merci à vous de l’intérêt que vous portez aux métiers peu connus de la bande dessinée !

*L’Oubapo ou Ouvroir de Bande dessinée Potentielle, est un groupe créé en 1992 réunissant artistes et théoriciens autour de la pratique de la bande dessinée, et dont le but est de réfléchir à de nouvelles voies possibles pour le 9ème Art.

Propos recueillis par : Aurélie Dorchy

Vous pouvez discuter de l’interview de Laurence Croix sur notre groupe Facebook des Amis de la bande dessinée.

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