Après un album se déroulant principalement au village gaulois, la tradition voulait que le quarante-et-unième tome soit un voyage pour les intrépides héros. Fabcaro rempile au scénario pour emmener les Gaulois vers une destination encore inédite : la Lusitanie, l’actuel Portugal.
© Astérix en Lusitanie – Fabcaro/Conrad/Merbaki – Albert René, Hachette, 2025
Lorsque le marchand Phénicien Épidemaïs accoste près du village des irréductibles Gaulois, il ne leur apporte pas que des étoffes, mais aussi un petit Lusitanien, ancien esclave sur le Domaine des Dieux. Il avait alors pu constater la puissance de la potion magique et vient demander de l’aide aux Gaulois. Son ami, Mavubès, producteur et fournisseur de garum, une sauce de poisson fermentée, du grand César, a été injustement mis en prison pour tentative d’empoisonnement sur l’empereur.
© Astérix en Lusitanie – Fabcaro/Conrad/Merbaki – Albert René, Hachette, 2025
Nos ancêtres les Gaulois
C’est une évidence, chaque nouvel album d’Astérix est très attendu, faisant naître à la fois de grands espoirs mais aussi de grandes craintes, souvent accompagnées d’oiseaux de mauvais augure critiquant l’aventure avant même de l’avoir lue. La série créée par Goscinny et Uderzo à la fin des années 1950 est assez unique dans le paysage culturel français. Jamais une saga n’aura été autant fédératrice, ou suscité autant de débats, d’amour et de haine, que ce soit dans le neuvième art, mais aussi dans le septième avec des adaptations sur grand et petit écran relativement… inégales. Après le décès de René Goscinny en 1977, Albert Uderzo a continué seul à la barre du navire gaulois, et peu à peu, le déclin qualitatif de la série fut indéniable jusqu’à Le Ciel lui tombe sur la tête relativement décrié et mal-aimé.
C’est alors qu’Uderzo décida de laisser d’autres artistes reprendre les rênes : le scénariste Jean-Yves Ferri et le dessinateur Didier Conrad. Un choix, là encore, très débattu, entre joie de voir perdurer les aventures du petit Gaulois et colère pour cette manœuvre « purement mercantile », selon certains. Il est toutefois évident que la qualité était au rendez-vous avec Astérix chez les Pictes puis le Papyrus de César. Après une petite baisse de régime dans Astérix et la Transitalique, la Fille de Vercingétorix et Astérix le Griffon, Ferri, occupé à ses propres créations, laissa sa place à Fabcaro, dont l’humour moderne et absurde pouvait coller à celui de Goscinny. L’Iris Blanc, fruit de sa collaboration avec Didier Conrad, l’a bien confirmé, et l’auteur est donc de retour pour Astérix en Lusitanie.
© Astérix en Lusitanie – Fabcaro/Conrad/Merbaki – Albert René, Hachette, 2025
En quête d’investigação
L’intrigue de ce nouvel épisode est très classique. L’aide des Gaulois est sollicitée par un personnage exotique qui connaît le pouvoir de la potion magique, ce qui va entraîner un beau voyage. Pendant celui-ci, un certain équipage pirate prendra l’eau. S’en suivront les habituels poncifs de la saga : la découverte de la culture et, surtout, de la gastronomie locales, quelques baffes aux romains, et un banquet final. Rien de révolutionnaire donc ? Pas vraiment, en effet, mais quelques subtilités bienvenues. Déjà, le scénario ne se contente pas d’alterner gags et bagarres. Ici l’enquête est mise en avant car, comme le dit Astérix, ça ne sert à rien de délivrer Mavubès sans l’avoir innocenté avant. Pour cela, le duo gaulois va devoir se déguiser en Lusitaniens, amenant une péripétie inédite dans la saga, et quelques traits d’humour bien trouvés. Astérix et Obélix sont particulièrement bien mis en avant dans l’album, sans pour autant empêcher Fabcaro de créer des personnages secondaires attachants qui ont un vrai rôle dans l’intrigue. L’importance de l’investigation des héros a plutôt un impact sur l’humour, finalement assez rare dans l’album.
Air du temps oblige, le pirate Baba, du haut de sa vigie jusqu’à sa planche flottante perd son accent caricatural et découvre le son [r]. De cette concession à la bien-pensance, Fabcaro en fait surtout un gag sarcastique, le capitaine se faisant alors porte-voix des lecteurs : « Quelqu’un peut lui faire ravaler ses grands airs ? ». Toutefois, c’est aujourd’hui plus difficile de rire avec les caricatures nationales et ce nouvel album fait preuve d’une prudence qui nuit à son humour. Le regard sur les Portugais est très affectueux, sans doute pour ne froisser personne, mais l’album manque alors de l’humour savoureux de la saga. L’essence d’Astérix était de pouvoir se moquer de toutes les nationalités car celle qui en prenait le plus pour son grade était bien la française/gauloise. Depuis, l’acidité s’est acidulée et même un trublion sarcastique comme Fabcaro semble se brider. Quelques jeux de mots savoureux parsèment toutefois, bien évidemment, les pages, mais également l’idée très goscinnyenne d’illustrer la langue lusitanienne juste en remplaçant les suffixes -tion par -ção.
© Astérix en Lusitanie – Fabcaro/Conrad/Merbaki – Albert René, Hachette, 2025
Continuité et évolução
Après avoir singé au mieux Albert Uderzo dans les premiers tomes de sa reprise de la série, Didier Conrad installe de plus en plus son style graphique, par petites touches, dans la saga gauloise, notamment au niveau des expressions très poussées des personnages. Certaines trognes des rôles secondaires sont relativement inédites dans la série mais même le duo star a le droit à de nouvelles mimiques. En dehors d’une version enfant du footballeur Cristiano Ronaldo, la seule célébrité présente n’a pas de rapport avec le Portugal, puisque Didier Conrad invite l’acteur et humoriste britannique Ricky Gervais en centurion Nouvel opus. Niveau clins d’œil visuels, cependant, le dessinateur s’est fait plaisir, en convoquant quelques symboles anachroniques, portugais dans son antique Lusitanie.
Autre très grande réussite de l’album, indispensable celle-ci : les décors. Didier Conrad aime les albums de voyage des Gaulois car il peut reproduire des paysages pittoresques, poétiques ou grandioses. Autant dire que la Lusitanie est un terrain de jeu parfait pour le dessinateur : habitations typiques, panoramas impressionnants, décors urbains très riches. Et, bien sûr, il ne se prive pas d’agrémenter le tout de gags anachroniques, certes peu originaux dans la saga mais dont certains font tout de même sourire. Si les cases de Conrad sont moins fourmillantes de détails que celles d’Uderzo, elles n’en restent pas moins très agréables. La colorisation de Thierry Merbaki, en poste à ce rôle depuis la Galère d’Obélix en 1996, assure la continuité avec les dernières réalisations d’Uderzo par un classicisme assumé très réussi, fait d’à-plats sans ombres, avec des couleurs relativement vives, que viennent parfois rompre quelques dégradés subtils dans les fonds.
© Astérix en Lusitanie – Fabcaro/Conrad/Merbaki – Albert René, Hachette, 2025
Astérix en Lusitanie est loin d’être l’album le plus drôle ni le plus fin de la série. Nul doute, toutefois que le scénario est le plus captivant depuis, peut-être, les trente dernières années. Avec quelques trouvailles narratives inédites, ou presque, de la saga, Fabcaro confirme qu’il était un choix judicieux pour reprendre l’écriture d’Astérix. De son côté, Didier Conrad affirme de plus en plus son style sans se contenter de singer Uderzo comme dans les premiers tomes de sa reprise. Un bon Astérix, qui fera bien sûr râler les adeptes du « c’était mieux avant » mais qui ravira le plus grand nombre des fans des irréductibles Gaulois.
Une chronique écrite par : Cédric « Sedh » Sicard
© Astérix en Lusitanie – Fabcaro/Conrad/Merbaki – Albert René, Hachette, 2025
Informations sur l’album :
- Scénario : Fabcaro
- Dessin : Didier Conrad
- Couleurs : Thierry Merbaki
- Éditeur : Albert René
- Date de sortie : Le 23 octobre 2025
- Pagination : 48 pages en couleurs
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