L’heure du grand final du Château des Animaux est venue. Librement adaptée de la Ferme des Animaux de George Orwell, la série de Xavier Dorison et Felix Delep a créé l’événement dès la sortie de son premier tome en 2019 avec une couverture somptueuse. Derrière celle-ci se cachaient des planches qui l’étaient tout autant et un récit captivant qui a su monter en intensité au fil des albums. La conclusion sera-t-elle à la hauteur des attentes ? Spoiler : Oui !
© Le Château des Animaux 4 – Dorison/Delep – Casterman, 2025
Après avoir obtenu l’organisation d’un vote pour élire démocratiquement un président, les partisans de Blanche et sa révolte pacifique de la Marguerite sont pleins d’espoirs. Mais le terrible dictateur Silvio n’a pas dit son dernier mot pour manipuler par la peur ou les belles promesses les futurs électeurs. Les mensonges font plus rêver que la vérité, mais derrière les manigances, la rancœur gronde aussi au plus près du taureau.
© Le Château des Animaux 4 – Dorison/Delep – Casterman, 2025
« Si vous ne mentez pas, vous perdrez »
Pour la Ferme des Animaux, publié en 1945, le visionnaire George Orwell, également auteur de 1984, s’inspirait principalement du régime soviétique issu de la Révolution de 1917, et surtout des dérives totalitaires du communisme de Joseph Staline. Le court roman décrit comment une révolution populaire basée sur l’équité et le partage peut dégénérer en dictature lorsque les hommes/animaux au pouvoir deviennent les tyrans qu’ils avaient combattu auparavant. Le pouvoir corrompt mais surtout révèle les plus viles bassesses humaines, de l’appât du gain à la violence extrême en passant par le mépris des « couches inférieures ». Pour sa version châtelaine, Xavier Dorison lorgne plus vers les dictatures militaires comme le franquisme, le fascisme italien ou le nazisme.
Silvio, dont le prénom n’est pas sans rappeler un certain fasciste de pacotille récent, maintient les animaux sous son joug à travers la peur. Peur des représailles pour les rebelles, peur de l’exclusion pour les faibles, peur de l’extérieur symbolisé par les loups, la menace invisible mais bien réelle, du moins selon le tyran taureau. Si les allusions au passé trouble de l’Europe sont très loin d’être subtiles, elles ont le mérite de placer le lecteur en terrain connu, que ce soit au niveau des causes comme des conséquences possibles de chaque décision. Dans ce quatrième tome les « Jeunesses Silviennes » viennent rappeler l’endoctrinement des plus jeunes, un thème que Xavier Dorison a également abordé, du point de vue fanatisme religieux, dans le dernier tome d’Undertaker.
© Le Château des Animaux 4 – Dorison/Delep – Casterman, 2025
« Si je leur mens, je ne mérite pas de gagner »
Face au tyran qui s’enfonce de plus en plus dans la folie, une évolution brillamment rendue par le scénario ainsi que le dessin, et à sa violence aussi absurde qu’extrême, des voix pacifiques s’élèvent, évoquant Gandhi ou Martin Luther King. Mais elles heurtent à la peur née de la désinformation. Manipulation des masses, fausses promesses et campagne de grand spectacle, élections truquées, crainte d’une menace extérieure invisible, la politique du taureau a d’inquiétants échos de notre société actuelle, notamment du côté de l’Amérique de Donald Trump. La non-violence, face à cette débauche de carottes et de bâtons, semble alors vouée à l’échec. La naïveté de Blanche, la chatte qui s’oppose depuis le premier tome, ne convainc plus qu’elle, ses proches, tout comme les lecteurs, ont compris depuis longtemps que ses idéaux ne faisaient pas le poids face à la terreur.
Malgré ce côté vain, Xavier Dorison parvient à garder tout l’aspect touchant de sa protagoniste, mais aussi force le spectateur à croire tout de même à ce phare dans la nuit brune, quitte à se résoudre à une petite pirouette scénaristique. Le scénario montre aussi les fissures qui sont inévitables face à l’absurdité. Ainsi, Silvio dépeint les loups de façon de plus en plus extrême jusqu’à produire des contradictions que la curiosité des jeunes ne peut s’empêcher de souligner : « S’ils mangent leurs enfants, pourquoi tous les loups sont pas très vieux ou morts ? ». La menace vient aussi de l’intérieur et plusieurs personnages secondaires s’approchent du premier plan et apportent encore plus de profondeur au récit. Derrière chaque grand taureau de cache une vache, pour le meilleur et pour le pire.
© Le Château des Animaux 4 – Dorison/Delep – Casterman, 2025
« Alors il vous tuera »
En 2019, à la sortie du premier tome du Château des Animaux, le nom du très expérimenté scénariste Xavier Dorison, auteur, notamment, de très grandes œuvres du Neuvième Art telles que Long John Silver, Sanctuaire, Undertaker, les Sentinelles, Ulysse & Cyrano, Goldorak ou encore le Troisième Testament, côtoyait celui d’un inconnu : Delep. De son prénom Félix, le jeune illustrateur signait ici, en effet, sa première bande dessinée. Et, dès la couverture de l’album, quelle claque ! Dessin ultra expressif sans pour autant caricaturer les animaux, sens de la mise en scène impressionnante et cinématographique, maîtrise parfaite des couleurs pour créer des ambiances, tout dans les planches du livre transpirait le talent.
Un talent qui ne s’est jamais démenti tout le long de la série et qui trouve son apothéose dans ce quatrième tome conclusif. Avec ses cadrages impressionnants auteur du culte de la personnalité de Silvio en contre-plongées majestueuses dignes des plus fortes propagandes, à ceux, au ras du sol, accompagnants les petits animaux du petit peuple, Félix Delep parvient toujours à étonner, subjuguer ou émerveiller. Il saisit toute l’intensité des protagonistes, notamment avec un jeu des regards aux émotions d’une grande puissance. Par ses décors riches, son encrage doux pour évoquer la chaleur estivale, et ses plans iconiques, le dessinateur touche au sublime et ne peut que donner furieusement envie de voir la suite de sa carrière.
© Le Château des Animaux 4 – Dorison/Delep – Casterman, 2025
La conclusion largement à la hauteur des attentes avec un nouveau tome grandiose, émouvant, révoltant, captivant, intelligent. Même une certaine pirouette scénaristique dans ses dernières planches ne vient en rien gâcher ce grand final tant elle apporte une certaine satisfaction, bien méritée, au lecteur. La collaboration naissante entre l’expérimenté Xavier Dorison et le déjà grand nom de la BD Félix Delep est une grande réussite et l’attente sera des plus impatiente quant à leur prochaine série, déjà annoncée : un intrigant diptyque du nom de Mordicus.
Une chronique écrite par : Cédric « Sedh » Sicard
© Le Château des Animaux 4 – Dorison/Delep – Casterman, 2025
Informations sur l’album :
- Scénario : Xavier Dorison
- Dessin : Felix Delep
- Couleurs : Felix Delep
- Éditeur : Casterman
- Date de sortie : Le 12 novembre 2025
- Pagination : 96 pages en couleurs
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