Pour son entrée dans le catalogue des éditions Casterman, l’autrice Van marque les esprits avec La nuit aux loups, un premier ouvrage qui s’est d’ailleurs vu décerner le prix Réal-Fillion au Festival Québec BD. Récompensant le meilleur premier album québécois, cette distinction confirme l’émergence d’une signature prometteuse sur la scène de la bande dessinée.
La nuit aux loups – ©Casterman – Van
L’autrice nous plonge avec une précision cinématographique dans le Québec de 1816. Le lecteur ne reste pas à la lisière du récit : il aura presque l’impression de sentir la neige craquer sous ses pas, porté par un langage québécois authentique mais accessible qui renforce la crédibilité de l’ensemble. Un tel degré d’immersion permet une illustration efficace du climat social et religieux de l’époque, où la place prédominante de l’Église catholique lie la petite histoire de Jean-Thomas à la grande Histoire. Au cœur de ses terres enneigées, l’adolescent cache pourtant un secret qui menace l’ordre établi : chaque nuit, une malédiction le transforme en loup-garou, forçant son père à l’enfermer dans une cabane isolée.
L’enfermement nocturne de Jean-Thomas, La nuit aux loups©Casterman – Van
La nuit aux loups©Casterman – Van
Le Québec de 1816 sous le pinceau de Van
Le rendu de la cité du début du XIXe siècle témoigne d’un souci du détail manifeste : on y retrouve l’esprit de ce qui deviendra le Vieux-Québec, mais saisi dans son écrin originel. Si le fleuve et les falaises se devinent en arrière-plan, ce sont surtout les remparts massifs et les rues étroites qui s’imposent au lecteur, créant une ville de pierre et de neige. Cette dernière, traitée telle une matière à part entière, vient étouffer l’espace et accentuer ce labyrinthe de ruelles. La colorisation de Van ponctue d’ailleurs ce décor de contrastes saisissants, où le froid bleuté de la nuit est percé par des lueurs orangées, comme celles des bougies ou des lumières intérieures.
Vue sur Québec, La nuit aux loups©Casterman – Van
C’est toutefois dans le traitement de la créature que la couleur s’affirme réellement en tant que vecteur d’émotion. Dans les séquences dans lesquelles le côté loup de Jean-Thomas prend le dessus, la teinte d’une case peut informer le lecteur sur son état d’esprit avant même la découverte du texte. Van s’inscrit ainsi dans cette lignée d’artistes complets pour qui la couleur n’est pas un simple artifice décoratif, mais un outil narratif à part entière qui peint littéralement l’ambiance psychologique de l’œuvre.
Extrait de planche : Mi-homme, mi-loup, La nuit aux loups©Casterman – Van
C’est dans ce cadre que certains aspects de la routine, que l’adolescent subit avec amertume, basculent lorsque ses amis découvrent sa véritable nature, provoquant sa fuite sous sa forme lupine à travers les recoins de la ville de Québec. Le passage de la transformation et la traque qui s’ensuit provoquent un véritable effet de sidération. Van utilise ici des cases dynamiques et des angles de vue variés qui contrastent avec la mise en place plus narrative du début de l’album. La traque qui s’organise alors se déploie sur plusieurs fronts. Dans l’immédiat, elle est menée par des soldats quelque peu désorganisés sous les yeux emplis d’effroi de la populace. Mais l’épreuve se prolonge bien au-delà de la nuit : dès le retour du jour, l’institution religieuse s’empare de l’événement pour alimenter la peur collective par des sermons qui durcissent le climat ambiant. Malgré la révélation de son fardeau, les amis de Jean-Thomas font front commun et s’efforcent de le protéger contre cette hostilité qui s’intensifie. Une enquête s’amorce alors, où la découverte de stigmates d’une férocité animale hors norme sème la peur, forçant le groupe d’amis à agir dans l’ombre pour identifier cette bête aux instincts sanguinaires qui terrorise Québec.
Extrait de planche : peur sur la ville, La nuit aux loups©Casterman – Van
L’humanité au cœur de la bête
L’arrivée de Langelier fait peser une ombre nouvelle sur le récit. Réputé meilleur chasseur de loups-garous de la province, il donne corps à cette menace par un trait anguleux et une silhouette rendue écrasante par une large cape sombre. Sa coiffe, évocatrice des chasseurs de sorcières de l’époque, en fait l’héritier des traqueurs du « mal ». Son impassibilité physique, glaciale, symbolise une traque aussi froide qu’implacable.
Extrait de planche : L’arrivée de Langelier, La nuit aux loups©Casterman – Van
Le face-à-face entre le chasseur et sa proie permet à Van de pratiquer une habile inversion des valeurs qui teinte peu à peu l’ensemble du récit. La sauvagerie et la brutalité ne se trouvent pas forcément là où on les attend ; la bête devient ici la dépositaire d’une douceur que les humains semblent avoir perdue dans leur acharnement. La personnalité de Jean-Thomas, faite d’humanité et d’une certaine gaucherie, le rend immédiatement attachant. Tout passe par son expressivité : ses grands yeux mélancoliques contrastent violemment avec les pupilles rouges et féroces de sa forme nocturne, dont la rudesse semble fluctuer selon les circonstances.
Croquis préparatoire représentant Jean-Thomas, La nuit aux loups© Van
Mais le récit ne s’arrête pas à ce drame personnel ; il s’épaissit lorsqu’une révélation inattendue suggère que la présence de ces créatures s’inscrit dans l’ordre naturel de ce monde et que l’espèce compte aussi des membres à la face bien plus sombre et prédatrice.
La nuit aux loups©Casterman – Van
Le récit puise sa force dans une densité narrative qui s’appuie sur un rythme parfaitement maîtrisé, alternant entre rebondissements et moments de respiration bien pensés. Le découpage de Van dépasse la simple mise en page pour imposer une cadence proprement cinématographique, donnant à l’histoire la vivacité et le souffle d’un film d’animation. Au fil des planches, les apparences se révèlent trompeuses, déjouant nos attentes pour mieux bousculer nos certitudes et préjugés. Ce jeu de pistes permanent nous maintient en haleine : on tourne les pages avec avidité, savourant chaque étape de cette découverte jusqu’à la mention finale « À suivre… ». Ces trois points de suspension laissent une frustration mêlée d’excitation, signe que l’immersion a fonctionné. Si la nuit appartient aux loups, le temps de l’attente appartient désormais au lecteur qui espère une suite rapide pour lever le voile sur une intrigue d’une grande maîtrise.
En se réappropriant le mythe du loup-garou, Van signe avec La nuit aux loups une œuvre à l’esthétique cinématographique dont la maîtrise narrative et chromatique transporte le lecteur. Un premier album coup de cœur qui s’impose d’emblée comme une lecture incontournable pour quiconque cherche une œuvre aussi visuellement saisissante que riche en nuances.
Chronique écrite par : Charlotte Claeys.
Informations sur l’album :
- Scénario, dessin et couleur : Van
- Éditeur : Casterman
- Date de sortie (France) : 29 septembre 2025
- Pagination : 88 pages en couleurs
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