En couverture de l’album, la façade du Panthéon avec la maxime « Aux grands hommes la patrie reconnaissante » sert d’arrière-plan à un cortège de figures féminines de toutes les époques. À leur tête, avancent Romy, une jeune fille métisse, dreadlocks au vent et Michelle Perrot, historienne de l’histoire des femmes. Cette dernière s’associe à Annick Cojean, Sophie Couturier et Emma Ère pour nous entraîner dans une balade parisienne trépidante à la rencontre des femmes célèbres ou oubliées, comme un pied de nez à la devise du fronton du Panthéon.
© La marche des femmes – Michelle Perrot, Annick Cojean, Sophie Couturier et Emma Ère – Albin Michel BD – 2026
Romy, 17 ans, doit réaliser un exposé libre sur « l’Histoire des femmes » pour son cours de français. Elle prend contact avec Michelle Perrot, 97 ans, grande spécialiste du sujet et les voilà parties pour un week-end parisien à la rencontre des femmes qui ont marqué – ou qui auraient dû marquer – l’Histoire. Accompagnée de sa fidèle deux-chevaux – subtilement renommée Olympe de Gouges -, Michelle Perrot, bon pied bon œil, emmène Romy dans une aventure parisienne qu’elles ne sont pas prêtes d’oublier !
© La marche des femmes – Michelle Perrot, Annick Cojean, Sophie Couturier et Emma Ère – Albin Michel BD – 2026
L’invisibilisation de l’histoire des femmes
L’album met en scène l’historienne Michelle Perrot qui, avec Pauline Schmitt-Pantel et Fabienne Bock, anima à l’université de Jussieu en 1973 un cours devenu célèbre intitulé « les femmes ont-elles une histoire ? ». Cette question, alors audacieuse, suscita de vifs débats et marqua une étape importante dans le renouvellement de la recherche historique. Pour Michelle Perrot, les femmes ont été, de fait, écartées de l’histoire et pas seulement de son récit mais aussi de ses grands évènements et soubresauts. L’album met ainsi en lumière l’immense travail de défrichage mené par cette pionnière de l’histoire des femmes. Sa mission est double : « repêcher celles qui ont joué un rôle majeur mais qu’on a volontairement invisibilisées… et revaloriser l’influence des autres, les discrètes, les anonymes qui, sans avoir jamais eu l’occasion de briller sous les projecteurs, ont eu néanmoins un impact considérable sur la société. »
© La marche des femmes – Michelle Perrot, Annick Cojean, Sophie Couturier et Emma Ère – Albin Michel BD – 2026
La marche des femmes redonne une place et une voix aux femmes qui ont fait l’histoire. Aux côtés de figures emblématiques comme Olympe de Gouges, Simone Veil ou Louise Michel par exemple, le récit s’intéresse aussi aux ouvrières des Halles, aux femmes des maisons closes de Saint-Denis ou encore aux couturières du Sentier. Cette diversité de parcours et de destins constitue l’une des grandes richesses de l’album. La relation entre Romy et Michelle Perrot, fil rouge de la narration, apporte fraîcheur et dynamisme à cette plongée dans l’Histoire. Tout semble opposer ces deux femmes : leur génération, leur milieu social ou encore leur rapport au monde. Pourtant, leur complicité naissante touche par sa simplicité et son humanité. Leurs échanges permettent aux autrices de déconstruire certains préjugés, de confronter des points de vue et d’aborder, au-delà de la question féministe, des enjeux tels que le racisme et les discriminations. Certains lecteurs pourront regretter quelques aspects caricaturaux dans le personnage de Romy. Ce choix n’enlève toutefois rien aux qualités de l’album, à la fois fluide, accessible et percutant qui se met efficacement au service d’une cause importante.
© La marche des femmes – Michelle Perrot, Annick Cojean, Sophie Couturier et Emma Ère – Albin Michel BD – 2026
Une balade dessinée au cœur de Paris
Dès les premières pages, le lecteur est invité à parcourir Paris comme s’il bénéficiait d’une visite privée en compagnie d’une guide passionnée et érudite. Cette approche d’Emma Ère transforme le regard porté sur la capitale : certains lieux emblématiques se dévoilent sous un angle inédit tandis que d’autres, plus confidentiels, sortent de l’ombre. La lecture suscite ainsi une véritable envie de partir à la découverte de ces espaces, de confronter le récit à la vie réelle et de poursuivre soi-même l’exploration. Paris devient un personnage à part entière, représenté avec précision mais sans surcharge, ce qui permet au lecteur de s’immerger pleinement dans la promenade. L’album brille par sa capacité à faire dialoguer passé et présent. Les figures féminines disparues réapparaissent au détour d’une rue ou au pied d’un monument. Les statues s’animent, les fantômes virevoltent parmi les vivants et les différentes temporalités se superposent naturellement dans la ville. Cette mise en scène donne une présence concrète et palpable à celles qui ont été effacées des récits historiques et renforce la dimension mémorielle de l’album.
© La marche des femmes – Michelle Perrot, Annick Cojean, Sophie Couturier et Emma Ère – Albin Michel BD – 2026
Cette superposition des époques est rendue possible par les choix graphiques de l’oeuvre. Le trait se distingue par sa grande lisibilité et par la clarté de sa mise en page. Les autrices exploitent avec malice et intelligence les possibilités propres à la bande dessinée. Elles s’autorisent des libertés narratives et visuelles qui enrichissent l’expérience de lecture. Ainsi, Michelle Perrot peut garer sa deux-chevaux devant l’entrée du Jardin du Luxembourg : une fantaisie impossible dans la réalité ! Ces clins d’œil créent une complicité avec le lecteur et rappellent que la bande dessinée peut dépasser les contraintes du réel pour mieux transmettre un message. Au niveau des couleurs, les personnages contemporains évoluent dans une palette relativement vive alors que les femmes du passé sont souvent représentées avec des tons plus doux, légèrement passés ou fondus. Ce traitement chromatique crée un subtil contraste qui distingue les temporalités mais sans les séparer complètement. Les figures historiques apparaissent comme des fantômes bienveillants qui continuent d’habiter Paris.
© La marche des femmes – Michelle Perrot, Annick Cojean, Sophie Couturier et Emma Ère – Albin Michel BD – 2026
La marche des femmes s’inscrit dans un mouvement éditorial et culturel qui voit la bande dessinée se saisir de l’histoire des femmes pour mettre en lumière celles qui en ont été écartées. Cette dynamique est particulièrement réjouissante et nécessaire car elle enrichit notre compréhension du passé et elle participe à une histoire plus complète, plus nuancée et plus représentative. Ce mouvement invite aussi à une réflexion plus globale : quelles autres voix restées dans l’ombre nous reste-t-il encore à découvrir ? Nul doute que la bande dessinée, par sa capacité à rendre visibles les invisibles et à faire dialoguer savoir et émotion, est un média particulièrement pertinent pour poursuivre ces explorations.
Une chronique écrite par : Claire
Informations sur l’album :
- Scénario : Annick Cojean et Sophie Couturier avec la collaboration de Michelle Perrot
- Dessin : Emma Ère
- Couleurs : Emma Ère
- Éditeur : Albin Michel Bande Dessinée
- Date de sortie : 04/03/2026
- Pagination : 152 pages en couleurs
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