La migration n’est pas qu’une histoire d’individu. Il y a une responsabilité collective : les pays de départ, ceux de transit et enfin ceux d’accueil jouent un rôle dans cette catastrophe sociale. Les Québécois Anne-Marie Saint-Cerny et Djibril Morissette-Phan décryptent l’hypocrisie de ces mécanismes au travers d’une BD qui tient tout autant du reportage que d’une œuvre artistique.
À la frontière entre le Texas et le Mexique, le tristement célèbre mur de Trump sépare les communautés. Il est joliment fleuri, certains y ont laissé la vie. Pourtant, les migrants et les migrantes sont bien utiles à l’industrie pharmaceutique. Aux États-Unis, à quelques centaines de mètres de la frontière, CSL Plasma dispose de lieux de collecte pour acheter, à un prix dérisoire, le plasma. Les profits sont monstrueux, les traitements à base du liquide du sang sont vendus plusieurs milliers de dollars.
La migration est une histoire de mur. Il y a celui du pays de départ – maintenir les candidats à l’exil très loin de la destination finale, le second concerne les pays de transit – on y refoule les masses qui se pressent aux portes du troisième mur, les pays-lumières. Pour ce dernier obstacle, pas de pitié, on « élimine le stock » et on « bunkérise » les frontières.
Entre BD documentaire et œuvre artistique
Davantage qu’aux individus, la narration de La grande mécanique s’articule autour de la responsabilité des pays. Il y a les murs, mais également ce mensonge permanent fabriqué par les gouvernements. La crise de logement, les mauvaises performances économiques, la destruction de l’environnement. C’est la faute des réfugiés. La scénariste Anne-Marie Saint-Cerny s’est rendue de part et d’autre de l’océan Atlantique. Elle a arpenté les frontières et s’est installée à Calais. La militante québécoise s’est posée et a observé. Son constat est sans appel, la grande hypocrisie des pays s’est construite autour de fausses nouvelles et du dédouanement autoproclamé des gouvernements des pays-lumière.
Le récit de La grande mécanique déconstruit les mythes de manière ordonnée en se basant sur des faits. Les chiffres, on peut les interpréter, pas les données factuelles. De frontière, il en est question dans l’angle éditorial de cet ouvrage, à mi-chemin entre la BD documentaire et l’œuvre artistique qui sublime les émotions par une approche graphique qui s’éloigne du gaufrier habituel.
Casser les codes narratifs habituels
Djibril Morissette-Phan puise une partie de son travail dans son récit familial, lui le fil d’une boat-people des années 80. Mais cela serait injuste de limiter son talent à cette seule caractéristique. L’illustrateur alterne les défis graphiques. Aux planches traditionnelles succèdent des illustrations qui convoquent les sentiments des lectrices et des lecteurs. L’explosivité des couleurs tranche avec la dureté des dessins qui dépeignent des visages marqués par la terreur ou la souffrance.
L’esthétique de La grande mécanique passe également par l’utilisation de cartouches narratifs qui supplantent quasiment tous les dialogues. On est dans le commentaire formel qui décrypte à nouveau les faits, certains parmi les plus inhumains possibles. Les quelques bulles ont pour vocation de faire haïr l’autre, celui qu’on ne connaît pas.
Avec leur ouvrage, Anne-Marie Saint-Cerny et Djibril Morissette-Phan défient les lois de l’équilibre des schémas narratifs habituels, composés d’une situation initiale, de péripéties et d’une fin qui se termine bien ou non. Toutefois, cet agglomérat d’informations fonctionne. Il décrit des situations parfois terrifiantes, mais qui construisent un récit cohérent et marquant. On n’en ressort pas indemne.
Au bout de cette lecture, brisant les récits que les gouvernements imposent aux populations, on décèle pourtant une petite lueur d’humanité qui rapproche les hommes et les femmes, qu’ils soient originaires d’un pays de départ, de transit ou de lumière.
Chronique écrite par : Bruce Rennes
Informations sur l’album :
- Scénario : Anne-Marie Saint-Cerny
- Dessin : Djibril Morissette-Phan
- Couleur : Djibril Morissette-Phan
- Éditeur : Ecosociété
- Date de sortie : 17/04/2026
- Pagination : 128 pages en couleurs
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