Victimes de leur succès, Zep et Tébo auront fait patienter les aficionados pendant sept longues années. Mais l’attente prend fin avec la sortie de Captain Biceps, tome 8 : l’atomiseur, publié chez Glénat. Les amateurs replongeront avec un plaisir non dissimulé dans cet univers parodique et décalé, qui n’a rien perdu de son efficacité.
Pour apprécier ce retour, un petit rappel contextuel s’impose. Créée par le duo Zep et Tébo, cette série s’amuse à dynamiter les codes des super-héros américains. Le comique repose d’ailleurs sur une contradiction flagrante, visible dès les titres grandiloquents des albums, comme L’Invincible, Le Redoutable ou l’actuel Atomiseur : face à ces qualificatifs glorieux, la réalité du héros est tout autre. Si sa force surhumaine s’affiche à travers une silhouette disproportionnée, une mâchoire carrée et des poings énormes, celui qui s’appelle Elmer Rateau dans le civil se révèle aussi d’une naïveté et d’une immaturité désarmantes. Ce décalage permanent pose immédiatement les bases d’un personnage aussi ridicule qu’attachant.
Des « Versus » toujours aussi savoureux
Le cœur de la parodie se déploie véritablement lors des confrontations directes sous forme de simples ou doubles planches de « Captain Biceps versus… ». Ce qui rend ces sections si réjouissantes, c’est la grande générosité des auteurs dans l’invention de super-héros inédits, tous plus tordants les uns que les autres. L’écriture de ces affrontements gagne en punch grâce à des clins d’œil constants à la culture populaire et des liens habiles avec l’actualité. Cette résonance particulière avec notre époque installe une double lecture stimulante : les enfants profitent d’un humour visuel et de combats absurdes, tandis que les adultes y décèlent des subtilités et des grilles d’analyse plus ironiques qui échappent aux plus jeunes.
Loin de s’enfermer dans une formule répétitive, Zep insuffle au scénario une vraie diversité, offrant des combats dont le déroulement et les chutes se renouvellent sans cesse. Cette ambition narrative se déploie notamment dans des doubles pages qui bousculent la structure habituelle pour créer la surprise, comme le prouve le mémorable Captain Biceps versus le Manga. Ce choix graphique audacieux s’avère payant, même s’il exige en contrepartie une concentration accrue de la part des enfants les moins aguerris pour bien en suivre le sens de lecture. À cela s’ajoutent les rubriques « Le saviez-vous », de véritables concentrés d’humour qui approfondissent le sujet traité dans les versus et enrichissent l’album de notes additionnelles toujours tordantes.
« Multiple… ce sera le nombre de tes fractures! »
Le choix de l’épuration visuelle
Pour maximiser l’impact de ces affrontements et installer leur humour, les auteurs privilégient aussi un format court d’une seule page centré sur la vie quotidienne ou les duels du héros. Graphiquement, ces gags reposent sur un minimalisme visuel fort, caractérisé par des fonds unis et de grands aplats de couleurs, généralement blancs. Ce choix isole les personnages et évacue totalement le décor au profit du gag pur et de la parodie. Le fond uni agit ici comme un projecteur : aucune distraction visuelle ne vient perturber le lecteur, ce qui insuffle un rythme très percutant aux enchaînements, tout en mettant en relief les actions de Captain Biceps face à ses homologues en costume.
Ce choix esthétique comporte néanmoins des contreparties qui méritent d’être soulignées. En épurant les arrière-plans, les auteurs mettent de côté une partie de l’humour de situation caractéristique de la bande dessinée franco-belge traditionnelle, où le décor participe pleinement à la narration. Il en résulte un univers très dépouillé qui risque de donner un rythme parfois linéaire aux gags, limitant l’exploitation de certains contrastes amusants. C’est le cas, par exemple, du décalage visuel qu’offrirait un colosse en collants installé dans un salon de banlieue propret, ou des frictions entre les manières de brute du héros et le quotidien de gens ordinaires. L’immersion du personnage au milieu de figurants anonymes dans des contextes banals aurait sans doute ouvert la voie à d’autres pistes humoristiques.
Captain Biceps en mode virtuel : session minage de pierre
Cette succession de formats courts trouve un contrepoint idéal dans une histoire plus longue composée de sept planches. Pour entamer cette dernière partie, Zep et Tébo font le choix de se passer de toute indication textuelle ou de titre introductif. C’est uniquement par le dessin que le lecteur comprend qu’il change de format pour entrer dans une aventure au long cours. Si cette absence de repères traditionnels peut déstabiliser pendant quelques secondes, le temps de réaliser qu’il ne s’agit plus d’un affrontement classique en une planche, cette entrée en matière immédiate installe tout de suite une ambiance narrative très différente du reste de l’album. Le plan machiavélique du Docteur Nuisible se met en place en quelques répliques, lançant la thématique de la dématérialisation dans l’univers des jeux vidéo. Ce sujet offre un cadre idéal pour un récit plus long, structuré à la manière d’une progression par niveaux où le héros doit surmonter des étapes successives pour l’emporter ou tenter de sortir du jeu dans le cas présent.
Graphiquement, le choix de Tébo tranche radicalement avec les gags précédents. Au lieu des fonds blancs très épurés, les pages déploient des contrastes appuyés entre le noir, le rouge et le jaune qui posent efficacement le décor du laboratoire secret. Cette mini-aventure prend rapidement la forme d’un hommage geek, truffé de clins d’œil à des jeux célèbres à identifier au fil des pages. Les auteurs ne se contentent pas de saluer ces classiques, ils les transforment en un formidable terrain de jeu comique. En brute de décoffrage, Captain Biceps traverse ces mondes inconnus sans jamais adapter son approche, transformant chaque niveau en un champ de ruines, pour le plus grand plaisir du lecteur!
Ce huitième tome de Captain Biceps prouve de la plus belle des manières que sept ans d’absence n’ont en rien altéré l’efficacité de la formule du duo d’auteurs. L’œuvre conserve toute sa fraîcheur en misant sur les travers de son héros qui, fidèle à lui-même, garde toute sa superbe bêtise. Dans un monde où tout bouge et se réinvente sans cesse, le Captain reste cette brute magnifique et indémodable qui règle les crises à sa façon, sans faire dans la dentelle, mais en écoutant toujours sa maman.
Une chronique écrite par : Charlotte Claeys
Informations sur l’album :
- Scénario : Zep et Tébo
- Dessin et couleurs : Tébo
- Éditeur : Glénat
- Date de sortie (Québec) : 01/06/2026
- Pagination : 48 pages en couleurs
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