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Beauvoir made in America

Sur la couverture aux couleurs pop, deux femmes prennent la route dans une voiture, en mode Thelma et Louise. Celle qui nous fixe de ses grands yeux, c’est Simone de Beauvoir. Valérie Urrea et Nathalie Masduraud au scénario, Lisa Chetteau au dessin et Margaux Chetteau à la couleur nous embarquent pour quatre mois à travers l’Amérique de 1947 et nous livrent un portrait de l’écrivaine loin des sentiers battus.

© Beauvoir made in America – Valérie Urrea, Nathalie Masduraud, Lisa Chetteau, Margaux Chetteau- Gallimard – 2026

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Simone de Beauvoir, figure majeure de la vie intellectuelle française, traverse l’Atlantique pour donner un cycle de conférences dans plusieurs grandes universités américaines. Ce voyage va nourrir sa réflexion autour de la condition des femmes et contribuer à faire mûrir ses idées pour Le Deuxième Sexe publié en 1949.

© Beauvoir made in America – Valérie Urrea, Nathalie Masduraud, Lisa Chetteau, Margaux Chetteau- Gallimard – 2026

« On ne naît pas femme, on le devient »

Cette formule devenue emblématique de Simone de Beauvoir n’a pas encore été écrite lorsqu’elle débarque aux États-Unis. Pourtant, c’est précisément ce que les autrices parviennent à faire sentir tout au long de l’album. Elles montrent, à travers les rencontres et les expériences vécues par l’écrivaine, les questionnements qui vont s’imposer à elle. Le voyage prend alors des allures de road-trip libre et inattendu. Beauvoir arpente à pied les quartiers américains, pousse les portes des bars, s’attarde dans des soirées et multiplie les rendez-vous, loin de ceux que l’on imagine des cercles intellectuels parisiens. Durant ce périple, elle se confronte à une société américaine traversée d’interdits, de préjugés et de contradictions. L’album est construit en huit chapitres, chacun consacré à l’un des personnages qu’elle a croisés sur sa route. Des femmes principalement et au milieu d’elles, un homme. Ces rencontres composent une galerie de portraits hauts en couleurs et donnent au récit une tonalité de folie douce. Car ici, les conférences passent au second plan. On sait que Simone de Beauvoir est venue pour transmettre ses idées dans les universités américaines mais ce qui intéresse les autrices, ce sont surtout les chemins de traverse empruntés par Simone de Beauvoir, tout ce qui se passe en marge et qui va nourrir sa pensée.

© Beauvoir made in America – Valérie Urrea, Nathalie Masduraud, Lisa Chetteau, Margaux Chetteau- Gallimard – 2026

Beauvoir made in America donne à voir le visage de l’Amérique en 1947 marquée par la ségrégation et les discriminations. L’album fait résonner les clivages raciaux avec ceux liés au sexe. Le travail documentaire est à souligner car il a fallu pouvoir restituer, sur près de deux cent cinquante pages, une époque et un voyage au travers du prisme des rencontres plutôt qu’au travers des idées que l’écrivaine était venue défendre sur les campus. C’est un parti pris qui donne à l’album sa singularité. D’ailleurs, les autrices ont réalisé en 2024 un documentaire en coproduction Les Batelières Productions et Arte France intitulé « Le Deuxième Sexe, sur les traces de Simone de Beauvoir » qui traite sûrement plus spécifiquement de cet aspect universitaire et philosophique.

© Beauvoir made in America – Valérie Urrea, Nathalie Masduraud, Lisa Chetteau, Margaux Chetteau- Gallimard – 2026

Un dessin qui se joue des codes

Visuellement, Lisa Chetteau entraîne aussi le lecteur hors des chemins balisés. Son dessin installe un univers légèrement décalé, voire burlesque où les personnages peuvent parfois se révéler un peu inquiétants. Au milieu de cette galerie de personnages, Simone de Beauvoir se distingue avec ses grands yeux bleus écarquillés. Elle observe le monde et nous observe avec un mélange de malice et de curiosité qui la rend attachante. Son caractère subversif ne transparaît pas dans ses traits mais plutôt dans les situations qu’elle traverse. La mise en scène refuse, elle aussi, de se laisser enfermer dans un cadre conventionnel : il n’y a pas de structure définie ni de gaufrier traditionnel. Les planches évoluent au rythme du voyage. Certaines sont remarquables d’ingéniosité notamment celles qui mettent en parallèle le destin de deux mères puis celui de leurs filles.

© Beauvoir made in America – Valérie Urrea, Nathalie Masduraud, Lisa Chetteau, Margaux Chetteau- Gallimard – 2026

La couleur participe pleinement à cette expérience. Margaux Chetteau alterne les teintes pop et éclatantes avec des planches plus sombres. Cette palette accompagne les changements de tonalités du récit et fait basculer le lecteur d’une atmosphère légère à une réalité plus brutale.

À la question, emblématique de la pensée de Simone de Beauvoir, « qu’est-ce qu’être une femme ? », Beauvoir made in America démontre qu’il n’y a pas de réponse universelle ou définitive. L’album prend un malin plaisir à prendre des chemins détournés et s’attarde là où on ne l’attend pas, nous invitant à créer notre propre chemin.

© Beauvoir made in America – Valérie Urrea, Nathalie Masduraud, Lisa Chetteau, Margaux Chetteau- Gallimard – 2026

Une chronique écrite par : Claire

Informations sur l’album :

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