Pour le second volet de cette trilogie de one-shot Trois touches de noir, on quitte le territoire urbain de Cleveland pour se plonger dans l’univers des « White trash », en Géorgie. Philippe Pelaez et Hugues Labiano livrent un récit, façon Steinbeck, sur la misère humaine.
Ça commence comme un roman poisseux avec un long cadre narratif qui décrit l’univers toxique d’une terre – la Géorgie de 1926 – baignée par la misère, le racisme et la violence. Les membres d’une communauté religieuse se retrouvent aux bords d’une rivière pour baptiser un bébé. Ils sont interrompus par Zacharie, un jeune noir qui travaille pour un propriétaire terrien des environs. L’ouvrier agricole tient un nouveau-né dans ses bras qu’il souhaite faire également reconnaître de Dieu. Une provocation pour l’assistance : un noir baptisé dans la même rivière qu’un blanc ! Le pasteur accepte malgré l’hostilité de ses ouailles.
Zacharie est un travailleur passablement provocateur. Outre sa couleur de peau, il fréquente les communistes et couche avec la fille de son patron. Il prend des risques dans cet univers où les noirs finissent facilement au bout d’une corde. C’est d’ailleurs le sujet de l’enquête de l’inspecteur Jonathan David qui s’intéresse à un lynchage récemment survenu dans cette communauté rurale.
Bouillasse intellectuelle
La Géorgie, située au sud-est des États-Unis, est l’un des 11 états confédérés, ces territoires esclavagistes qui ont perdu la guerre de Sécession. C’est une région dans laquelle le Ku Klux Klan, bénéficiant de la miséricorde blanche, agit en toute impunité. Les White Trash (vermine – raclure), ce sont cette partie de la population états-unienne violente et quasi-analphabète méprisée par l’élite bourgeoise. Elle est tout en bas de l’échelle sociale, parfois même placée en dessous des noirs. Le ressentiment de ces miséreux est immense et les coupables vite trouvés : ils ont une autre couleur de peau.
Philippe Palaez immerge son lectorat dans un territoire où la crasse et la misère collent à la peau. L’inspecteur David, jeune urbain homosexuel, découvre un territoire abandonné par les élites. On n’est pas loin du roman de John Steinbeck Des souris et des hommes. La bouillasse intellectuelle, pré-Grande Dépression de 1929, fait écho à celle du XXIe siècle, toujours aux États-Unis, qui cède facilement aux chants des sirènes d’hommes politiques qui surfent sur les erreurs de leurs prédécesseurs.
Au bord de la rupture éthique
Le sordide du récit est porté par le trait réaliste de Hugues Labiano et les couleurs de Jérôme Maffre. C’est une réussite, avec une ambiance générale sombre, qui met mal à l’aise, et des pages aux tonalités au moins aussi moites et lourdes que l’air respiré par les différents protagonistes du récit. On ne ressort pas indemne de cette plongée dans une terre dévastée, qui ne se remet pas de la perte de la guerre et de la crise économique persistante.
Plus le récit s’embourbe dans un règlement de compte, au bord de la rupture éthique, plus les pages s’enfoncent dans une couleur ocre, à la fois terreuse et sanguinolente, qui imprime au récit une trajectoire haute en tension. Les personnages de Labiano sont expressifs. Toutefois, les joies sont rares, les visages sont surtout marqués par la dureté de la vie, la douleur et la peur qui s’imposent au fil des pages. On vire sur des tonalités grisâtres pour souligner l’absence de morale de certains d’entre eux.
Au Sud, l’agonie n’est pas un simple polar, c’est une satire sociale sombre. Les actrices et les acteurs de ce récit sont les oubliés de l’Amérique des pionniers qui se voulait être un eldorado. Marqués par les échecs et les désillusions, leurs descendants sont des proies faciles pour qui attise la haine contre l’autre en vue d’obtenir le pouvoir. Un siècle plus tard, c’est une stratégie qui fonctionne toujours.
Une chronique écrite par : Bruce Rennes
Informations sur l’album :
- Scénario : Philippe Pelaez
- Dessin : Hugues Labiano
- Couleur : Jérôme Maffre
- Éditeur : Glénat
- Date de sortie : 14/01/2026
- Pagination : 64 pages en couleurs
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