La chaleur caniculaire qui régnait cette fin mai sur l’Europe de l’Ouest n’a pas empêché Les amis de la bande dessinée de rencontrer Valérie Mangin à l’occasion du Festival Les Imaginales, à Épinal. D’Alix à Thorgal, la scénariste a pris en main le destin de héros mythiques.
Les amis de la bande dessinée : Pour commencer, pouvez-vous brièvement revenir sur votre parcours et nous expliquer comment êtes-vous devenue scénariste ?
Valérie Mangin : Effectivement, je suis scénariste de bande dessinée fantastique et historique. À l’origine, j’étais étudiante en histoire à l’École nationale des chartes, qui forme notamment aux métiers de la conservation, des archives, des bibliothèques et des musées. En parallèle, j’étais une grande lectrice de bande dessinée, mais je n’imaginais pas en faire, parce que je ne dessinais pas. À mes yeux, il s’agissait avant tout d’un métier de dessinateur.
LABD : Vous avez fait une rencontre déterminante…
VM : En dédicace, j’ai rencontré Denis Bajram qui, quelque temps plus tard, m’a mise en contact avec d’autres dessinateurs et auteurs de bande dessinée. J’ai alors découvert que certains dessinateurs n’avaient pas nécessairement envie de raconter eux-mêmes leurs histoires. Cela m’a ouvert une possibilité d’entrer dans ce milieu. J’y suis entrée plus concrètement lorsque Denis avait commencé un projet avec un jeune auteur serbe, Aleksa Gajić, avec qui nous avons perdu le contact pendant la guerre entre la Serbie et l’OTAN, en 1998. Denis a alors abandonné ce projet, qui reposait à l’origine sur un affrontement entre Attila et les Romains dans l’espace.
LABD : Pourtant, le projet peut repartir avec votre plume…
VM : Comme je l’avais déjà aidé en cherchant de la documentation sur l’Empire romain, je me suis dit que c’était pour moi l’occasion de reprendre ce projet, auquel je m’étais attachée. Je lui ai demandé si je pouvais le reprendre à ma manière, et il a accepté. Lorsque la guerre s’est terminée, Aleksa a repris contact, et nous avons pu monter ce qui est devenu Fléau des dieux. Ce fut à la fois ma première bande dessinée et mon premier succès. J’ai ainsi pu abandonner mes études d’histoire, ne pas devenir conservatrice ni professeure, et me consacrer immédiatement au métier de scénariste de bande dessinée.
LABD : Le fait de pouvoir vivre durablement de ce métier, c’est important…
VM : Exactement, et surtout avec la chance de pouvoir me consacrer uniquement à cela dès le début. Après Fléau des dieux, j’ai enchaîné avec une autre série, dans un esprit assez proche, Le Dernier Troyen, réalisée avec Thierry Démarez, avec qui je ferai ensuite Alix Senator. Puis j’ai développé d’autres projets, notamment L’Œil des dieux, qui fut la première uchronie en bande dessinée franco-belge. J’ai également écrit Petit Miracle pour Griffo, qui a marqué son époque. J’ai ainsi signé de nombreuses bandes dessinées, fantastiques, historiques, ou mêlant les deux.
LABD : Puis, Alix débarque dans votre vie…
VM : En 2010, peu après la mort de Jacques Martin, Casterman m’a contactée. L’éditeur souhaitait renouveler l’univers qu’il avait créé et m’a demandé si j’avais des idées. C’est ainsi qu’est née l’idée d’Alix Senator, toujours avec Denis. Nous avons longuement discuté du projet et l’avons beaucoup affiné. À l’époque, il n’allait pas de soi que les héritiers de Martin et Casterman accepteraient une proposition aussi singulière. Aujourd’hui, Alix Senator paraît presque comme une évidence, mais à ce moment-là, il était encore rare, lorsqu’on reprenait une série, de faire un véritable pas de côté.
LABD : Il s’agissait, d’une certaine manière, de faire évoluer le personnage d’Alix ?
VM : On passait d’un univers de ligne claire, avec un héros jeune, à un personnage vieillissant, aux cheveux blancs. Le dessin devenait plus réaliste, les histoires plus sombres et plus dures. Le contraste était donc très net.
LABD : Je trouve qu’on reste quand même dans cet esprit presque polar antique…
VM : Oui, malgré tout, je tenais à préserver l’esprit de Jacques Martin. À mes yeux, son œuvre mêlait à la fois l’histoire et une forme de merveilleux, qu’il soit scientifique ou plus librement fantastique. Cet aspect me semble particulièrement sensible dans Le Dieu sauvage. Aujourd’hui, nous pouvons interpréter certains éléments comme relevant d’une explication rationnelle, par exemple une statue radioactive, mais dans l’Antiquité, cela relève nécessairement de la magie. Cet imaginaire est, chez Martin, presque aussi important que la dimension historique. Je tenais donc à conserver cet équilibre dans Alix Senator.
LABD : Le Dieu sauvage est donc votre album de référence ?
VM : C’est le premier Alix que j’ai lu, et c’est sans doute celui qui tient le mieux ensemble ces deux dimensions. J’aime aussi beaucoup la période classique de Jacques Martin, notamment Le Spectre de Carthage et Le Tombeau étrusque.
LABD : On retrouve dans votre nouvel album plusieurs échos à des récits plus anciens, notamment La Griffe noire, qui a marqué de nombreux lecteurs. Cette filiation était-elle importante dans la série ?
VM : Oui, il y avait une volonté de retour aux sources. Dès le premier Alix Senator, on trouve une allusion directe au Tombeau étrusque, à travers la jeunesse d’Auguste et l’épisode des aigles qui lui prédisent une destinée royale. Avec Thierry Démarez, nous avons poursuivi ce travail de filiation jusqu’au dix-septième tome.
LABD : Comment est venue à l’idée de vieillir Alix, d’en faire un sénateur au cœur des grands moments de l’Empire romain ?
VM : Denis et moi sommes, à l’origine, de grands lecteurs de comics, pas seulement de bande dessinée franco-belge. Or, dans la tradition américaine, les héros évoluent beaucoup. Le Batman ou le Superman d’aujourd’hui n’ont plus grand-chose à voir avec ceux des années 1940. À l’époque, nous avions en tête The Dark Knight de Frank Miller, qui faisait vieillir son héros et lui donnait une tonalité beaucoup plus sombre, assez inédite. Nous nous sommes dit qu’il serait intéressant de donner un second souffle à Alix en le vieillissant, ce qui, paradoxalement, revenait à lui donner une forme de renouveau.
LABD : Était-ce une prise de risque ?
VM : Ça semblait pouvoir vraiment apporter quelque chose. Nous pensions pourtant que le projet serait refusé, à la fois par Casterman et par les héritiers Martin. L’idée venait clairement des comics, mais aussi des séries, comme Star Trek: The Next Generation ou Deep Space Nine. Il s’agissait de rester dans une continuité tout en inscrivant le personnage dans une autre époque. J’ai un immense respect pour Jacques Martin, qui fait partie des auteurs qui m’ont conduite vers la bande dessinée. Nous voulions, en quelque sorte, faire un Alix de 2010. Avec Alix, j’ai découvert qu’une bande dessinée pouvait être sombre, historiquement ancrée, réaliste, et porter des histoires humaines très fortes.
LABD : Comment naît l’intrigue d’un nouvel épisode d’Alix Senator ?
VM : J’aimerais bien savoir précisément comment cela naît, mais c’est difficile à expliquer. Pendant longtemps, rien ne vient, puis, soudain, une idée apparaît au moment où je fais tout autre chose : en descendant les poubelles, sous la douche, ou dans un moment très banal. Tout à coup, une piste s’impose.
LABD : Ensuite, quelles sont vos étapes de travail ?
VM : Pour le tome 17, l’idée est née autour de Mécène et de la vie d’Auguste. J’ai regardé ce qui se passait dans l’Empire romain en l’an 8 avant Jésus-Christ et j’ai découvert que Mécène mourait cette année-là. Je me suis dit que c’était intéressant : je n’avais pas encore traité ce personnage, et c’était l’occasion de le faire. J’ai donc commencé à me documenter sur lui, puis le projet s’est construit progressivement. Certaines thématiques me sont également chères depuis longtemps, comme celle du masque, qui revient régulièrement dans mon travail. Je voulais aussi mettre Titus [NDRL : Le fils d’Alix] en valeur, je souhaitais que l’intrigue vienne de lui.
LABD : À ce stade du travail, comment se déroulent vos échanges avec le Thierry Démarez ?
VM : Au départ, je lui parle d’abord de la thématique, afin de savoir si elle lui convient. S’il me répondait qu’il ne voulait pas en entendre parler, le projet s’arrêterait immédiatement. Mais lorsqu’il trouve l’idée intéressante, je peux alors développer. Je lui expose les grandes lignes, je teste certaines pistes — par exemple l’idée de jeux du cirque clandestins — et je vois comment il réagit. Si l’ensemble lui convient, j’écris un synopsis, je le lui envoie, puis nous en rediscutons. Une fois que nous sommes d’accord tous les deux, le document part chez Casterman et chez les héritiers Martin, qui le valident à leur tour.
LABD : Les ayants droit de Jacques Martin interviennent-ils encore dans le processus ?
VM : Ils pourraient intervenir sur l’ensemble du processus, mais, en pratique, ils nous laissent une grande liberté. Ils relisent tout et valident chaque étape, sans pour autant intervenir de manière contraignante.
LABD : Une fois le scénario transmis, continuez-vous à suivre de près le travail sur les planches ?
VM : Oui, bien sûr. Je regarde d’abord le storyboard, puis les planches terminées. J’aime travailler au quotidien avec le dessinateur, échanger avec lui au fil de la fabrication. Avec Thierry Démarez, cette relation est particulièrement fluide : nous nous connaissons depuis Le Dernier Troyen, au début des années 2000, et nous avons aujourd’hui une confiance réciproque très solide. Cela permet un dialogue très libre autour des planches.
LABD : Quels retours avez-vous eus de la part des lecteurs habitués à l’Alix de Jacques Martin ?
VM : Les retours ont été très positifs. Je me demandais moi aussi, au départ, comment cette proposition serait accueillie, mais les lecteurs se sont montrés très bienveillants. J’ai eu le sentiment qu’ils étaient heureux de voir Alix vieillir avec eux : ils l’avaient découvert adolescents, ils avaient eux-mêmes avancé en âge, et le retrouver avec des cheveux blancs faisait sens. Très peu y ont vu une trahison. Le fait que Jacques Martin ait toujours souhaité que son univers continue à se développer a sans doute aussi facilité cette acceptation.
LABD : Ce vieillissement permet-il d’apporter un autre regard sur Alix ? De découvrir de nouvelles facettes du personnage ?
VM : J’espère avoir apporté un approfondissement à ce personnage. Le jeune Alix reste très idéaliste, mais ce que j’aime chez Jacques Martin, c’est que cette bande dessinée, bien qu’adressée à un jeune public, n’est jamais vraiment manichéenne. Alix peut être animé d’un fort sens moral sans pour autant triompher systématiquement. Il lui arrive d’arriver trop tard, de ne remporter que des victoires partielles, ou de se heurter à une réalité plus sombre que lui. J’ai voulu prolonger cette ligne, en me demandant ce que devient un homme profondément droit, honnête et tourné vers le bien lorsqu’il traverse un monde extrêmement dur. Dans Alix Senator, même si tout n’est pas toujours énoncé frontalement, Alix porte le poids des guerres civiles, de la mort de César, de pertes intimes et d’épreuves personnelles. La question est alors de savoir comment un homme bon continue à tenir face à tout cela.
LABD : Comment êtes-vous arrivée sur le projet Thorgal Saga ? On sait que c’est, comme pour moi, un héros de votre adolescence…
VM : Oui, tout à fait. En réalité, je ne pensais pas du tout écrire un Thorgal. C’est Christophe Bec qui m’a appelée un jour. Il m’a demandé si je voulais l’accompagner sur un Thorgal Saga. Il avait envoyé une planche au Lombard et à Rosinski pour faire valider ses designs de personnages, et son dessin avait été accepté. Il avait notamment l’idée de La déesse d’Ambre, mais le projet restait encore embryonnaire. Il avait besoin de quelqu’un pour finaliser le synopsis, pour échanger, rebondir, confronter les idées. Il dit souvent que, lorsqu’il est seul à la fois au scénario et au dessin, il se laisse parfois trop guider par ses envies de dessinateur, au point de s’éloigner du scénario initial. La présence d’un co-scénariste lui permet précisément de garder ce cadre.
LABD : J’ai trouvé que c’était un album très contemporain dans certains thèmes : l’écologie, l’extraction minière… Est-ce que ce sont des thèmes liés à vos valeurs ? Et comment les intègre-t-on dans l’univers de Thorgal ?
VM : Oui, ce sont des valeurs que Christophe et moi partageons. Il était donc particulièrement intéressant de les faire entrer dans l’univers de Thorgal. Les Vikings sont souvent perçus comme un peuple proche de la nature, et il était stimulant de confronter notre héros à cette dimension. Dans la série, il est souvent en tension avec elle. C’était une manière de montrer que lorsque la nature devient violente, c’est peut-être aussi parce qu’elle a été agressée. Même si l’histoire est censée se dérouler autour de l’an 1000 — avec tout ce que cela suppose de liberté dans un univers qui tient aussi de la fantasy — nous nous adressons à des lecteurs d’aujourd’hui. Il faut donc aborder des questions qui nous concernent encore, tout en essayant de conserver un point de vue cohérent avec celui du personnage. Ce lien entre le monde viking, la terre, la mer et les enjeux écologiques est ancien, et il me semblait intéressant de le réactiver dans Thorgal.
LABD : Je ne sais pas si c’est une bonne question, mais existe-t-il, selon vous, un regard féminin dans l’écriture de votre scénario, sachant que jamais une femme n’avait encore travaillé sur ce héros mythique ?
VM : Oui, c’est vrai, et c’est dommage. J’espère d’ailleurs que cela se reproduira. Mais j’ai toujours tendance à penser qu’il n’existe pas, à proprement parler, de regard féminin ou masculin : il existe avant tout des regards d’auteurs. Christophe Bec, Denis Bajram et moi avons chacun le nôtre. De même, des autrices que j’admire beaucoup, comme Daria Schmitt ou Véro Cazot, ont des univers très différents du mien, comme ils diffèrent entre eux. Ce qui compte, ce sont des sensibilités singulières, bien plus que des catégories de genre.
LABD : On reste sur les valeurs, en fait. Quels retours avez-vous eus sur La déesse d’ambre ?
VM : Les premiers retours sont également très positifs. Les lecteurs semblent heureux de retrouver le Thorgal des débuts de la série. Christophe Bec et moi sommes de grands admirateurs de cette première période : son album préféré est Alinoë et le mien Au-delà des ombres.
LABD : Ce que j’ai beaucoup aimé, c’est d’y retrouver une maquette qui diffère des autres Thorgal Saga et qui se rapproche de la série originale, avec notamment la proue des Drakar qui encadre le titre, juste après le prologue.
VM : Oui, on s’est amusé. Il va d’ailleurs y avoir une édition spéciale de notre album en petit format et en 2 tomes de 46 pages qui reprennent la maquette d’origine.
LABD : Vous travaillez également sur une nouvelle série, Tanis, qui a été republiée dans le journal de Spirou. Racontez-nous le début de cette aventure éditoriale…
VM : Avec Denis, nous voulions créer une bande dessinée davantage tournée vers un public adolescent et familial. L’idée était, d’une certaine manière, de proposer un équivalent de Thorgal pour la jeunesse d’aujourd’hui. Il existe beaucoup de bandes dessinées pour les très jeunes lecteurs, et beaucoup d’œuvres destinées aux adultes, mais l’adolescence me semble parfois moins bien servie dans la bande dessinée franco-belge. Or c’est un public important, qui se tourne volontiers vers d’autres formes de lecture, notamment le manga. Il nous semblait qu’il n’y avait aucune raison qu’il ne puisse pas aussi trouver sa place dans la bande dessinée franco-belge. Nous avons donc cherché cet équilibre, afin de nous adresser véritablement aux adolescents.
LABD : On comprend bien cette volonté de reconquérir ce lectorat adolescent. Qu’est-ce qui est venu en premier : l’envie de vous adresser à ce lectorat adolescent, ou l’idée même de la série ?
VM : L’envie de m’adresser à ce lectorat était première. Ensuite, l’Antiquité s’est imposée presque naturellement, car c’est un univers vers lequel je reviens spontanément. Denis Bajram, de son côté, est très attiré par les imaginaires orientaux, l’Égypte ou le Moyen-Orient ; nous voulions donc inscrire la série dans cet espace. Le choix d’une héroïne répondait aussi à une envie de renouvellement : après avoir beaucoup écrit autour de figures masculines comme Alix ou Thorgal, j’avais envie de déplacer le regard. Le nom de Tanis est un clin d’œil à la cité évoquée dans Les Aventuriers de l’Arche perdue, ce qui correspondait bien à notre désir d’aventure mystérieuse. Nous nous sommes aussi amusés à constater que plusieurs héros classiques portaient des noms commençant par un T, comme Tintin ou Thorgal. Tanis s’est alors imposé assez naturellement.
LABD : Ce projet a-t-il été facile à faire accepter à un éditeur ?
VM : Cela n’a pas été très difficile. Denis Bajram et moi sommes des auteurs installés, ce qui fait que les éditeurs accueillent généralement nos propositions avec bienveillance. Le dessin de Stéphane Perger était par ailleurs particulièrement séduisant, ce qui a facilité l’adhésion au projet.
LABD : Comment la prépublication dans le journal de Spirou s’est-elle mise en place ?
VM : Nous en avons parlé très tôt, parce que nous savions que nous voulions nous adresser à un public mixte, adolescent et familial. L’équipe de Spirou nous a dit que c’était précisément un espace qu’elle cherchait à renforcer : le journal proposait déjà beaucoup de choses pour les très jeunes lecteurs, mais manquait davantage de récits destinés aux adolescents. Le projet a donc trouvé sa place assez naturellement, comme s’il répondait à un manque identifié.
LABD : À quoi ressemble pour vous une journée type de travail ? Comment s’organise-t-elle ?
VM : J’ai besoin d’un cadre assez strict. Il y a beaucoup de choses que je préférerais faire plutôt que rester à mon bureau ; si je ne m’impose pas une discipline, je trouverais toujours autre chose. J’essaie donc d’organiser mes journées de manière régulière. Le matin est consacré à l’administratif, aux échanges avec les dessinateurs et à tout ce qui relève du suivi. L’après-midi, après le déjeuner, je me consacre au scénario ou au découpage, généralement jusqu’au repas du soir, et davantage si nécessaire. Bien sûr, je fais des pauses, je prends des vacances, mais j’essaie de conserver cette structure. Sans cela, rien n’avance réellement.
LABD : Dans un festival comme les Imaginales, quels lecteurs et lectrices viennent principalement à votre rencontre ?
VM : Le public est assez varié. Je dédicace aussi bien Thorgal, Alix, Tanis qu’Inhumain. Comme Denis Bajram est présent lui aussi, nous signons beaucoup de projets réalisés ensemble. Cela crée un éventail de lecteurs assez large.
LABD : Donc vous touchez également de jeunes lecteurs ou lectrices?
VM : Oui, surtout pour Tanis. Beaucoup de jeunes qui nous ont découverts dans Spirou viennent ensuite faire signer la série. Les lecteurs d’Alix ou de Thorgal sont globalement plus âgés, et ceux de l’Alix « classique » le sont davantage encore. Chaque série a donc, en quelque sorte, son propre public.
LABD : Tanis vous permet donc d’intéresser un nouveau lectorat ?
VM : Oui, tout à fait. On touche parfois même de nouveaux lecteurs, parfois très jeunes. Je pense notamment à une enfant rencontrée à Saint-Malo, qui lisait la série avec ses parents et qui avait eu un véritable coup de cœur pour Bastet, la petite panthère noire. Ce type de rencontre montre bien que la série peut toucher au-delà du lectorat adolescent auquel nous visions d’abord.
LABD : Ce sont des lecteurs et des lectrices qui basculeront peut-être sur vos autres séries, plus tard.
VM : On espère toujours qu’ils liront autre chose, que ça leur donnera des envies et qu’ils liront autre chose, oui, c’est sûr.
LABD : Travailler simultanément sur plusieurs séries, et passer ainsi d’un univers à l’autre, représente-t-il une difficulté particulière ?
VM : Là aussi, j’ai besoin d’une certaine discipline. Je travaille en général par blocs : pendant une période donnée, je me consacre à un seul album, non pas forcément jusqu’à son achèvement complet, mais sur une portion significative, un tiers ou une moitié, avant de passer à autre chose. J’ai ensuite besoin d’une vraie coupure, parfois de quelques jours, pour vider la tête avant de changer d’univers. C’est ce rythme qui me permet de ne pas mélanger les tonalités.
LABD : En interview, des scénaristes me disaient que c’était pratique de travailler en n’étant pas dans le même état d’avancement d’un album à l’autre.
VM : Oui, il y a cela aussi. Pendant que nous terminions Alix Senator 18, j’écrivais le synopsis du 19 et, en même temps, je travaillais au découpage de l’Alix classique, L’Hydre. Quant à Thorgal Saga, il était déjà achevé, et nous préparions le cahier supplémentaire de l’édition prestige. Tout cela fonctionne donc effectivement en décalage. Mais c’est aussi ce qui fait le plaisir de ce métier. Pour moi, c’est une grande chance de pouvoir travailler sur plusieurs séries, surtout lorsqu’il s’agit de héros aussi forts. Il faut voir cela comme des contraintes positives.
LABD : L’adulte que vous êtes maintenant porte-t-elle un regard différent sur la bande dessinée par rapport à l’adolescente, passionnée que vous étiez ? Où est-ce toujours la même passion ?
VM : C’est resté, au fond, la même passion. Mais je me dis aussi que l’adolescente que j’étais a eu beaucoup de chance de découvrir la bande dessinée à cet âge-là. Thorgal ou Alix sont des lectures que j’ai rencontrées au moment idéal : celui où tout est encore neuf, où les passions se forment avec une intensité particulière. À cet âge, on aime avec ferveur, on rejette avec la même force, et les découvertes marquent durablement. Lorsque j’ai rencontré l’œuvre de Jacques Martin ou Thorgal, je les ai aimés sans réserve.
LABD : Les Imaginales est un festival de la littérature fantastique. Lisez-vous aussi des romans de fantasy, ou d’autres littératures de l’imaginaire ?
VM : Je n’ai pas autant de temps que je le voudrais pour lire des romans, mais j’essaie de continuer à lire de la bande dessinée. J’admire beaucoup le travail de Daria Schmitt : son album autour de Lovecraft, ou encore New York Cannibals, m’ont profondément marquée. Elle a un univers très singulier, presque envoûtant. Je trouve très stimulant de découvrir encore, aujourd’hui, des autrices et des auteurs de cette force. Mathieu Bablet, par exemple, fait partie de ceux qui me donnent le sentiment que la nouvelle génération ouvre des voies très originales.
LABD : Ces lectures nourrissent-elles aussi votre propre écriture ?
VM : Oui, bien sûr, parce que ces œuvres renouvellent les thèmes et les manières de raconter. Par exemple, je n’avais pas relu Lovecraft récemment avec le regard que Daria Schmitt peut porter sur lui, alors même que c’est un auteur qui m’a beaucoup accompagnée à l’adolescence. Son travail m’a permis de redécouvrir certains aspects que je n’avais pas perçus ainsi. De la même manière, chez Mathieu Bablet, je suis sensible à une science-fiction plus contemplative, plus attentive au quotidien, parfois traversée par des préoccupations écologiques. Tout cela nourrit nécessairement ma propre réflexion d’autrice.
LABD : Vous avez travaillé sur Alix Senator, Thorgal et maintenant Tanis. Vos différentes histoires se nourrissent l’une de l’autre ?
VM : Oui, nécessairement. Par exemple, lorsque j’ai écrit l’histoire d’Alix Senator sur l’Atlantide, je ne savais pas encore que je travaillerais un jour sur Thorgal. Pourtant, en situant l’Atlantide tout au nord du monde, j’ouvrais déjà, sans le savoir, un imaginaire voisin de celui de l’Enfant des étoiles. J’ai d’ailleurs glissé un clin d’œil dans le tome 16 d’Alix Senator, avec cette scène de sacrifice humain inspirée d’un des premiers albums de Thorgal, peut-être La Magicienne trahie. Les histoires dialoguent souvent entre elles, parfois de façon très souterraine.
LABD : Y a-t-il encore des univers ou des genres que vous aimeriez développer à l’avenir ?
VM : J’aimerais revenir davantage à la science-fiction. J’en fais encore un peu, mais, à force de travailler surtout dans l’historique et le fantastique, une grande série de SF commence à me manquer. C’est une direction que j’aimerais explorer à nouveau.
LABD : Un grand merci pour cet entretien, Valérie. Je vous laisse partir en dédicace [La chaleur étouffante dans la grande tente du festival a incité Valérie Mangin et Denis Bajram à s’installer sous une tonnelle à l’extérieur].
Propos recueillis par : Bruce Rennes
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