En marge du festival BD de Blois qui se tenait cette année du 21 au 23 novembre, nous avons pu rencontrer Julien Frey, lauréat du prestigieux Prix de la Ligue de l’Enseignement 2025, organisé par le festival Bd BOUM pour son album Lina et la passerelle. Scénariste de quatre BD parues en 2025, il a accepté de nous accorder un entretien pour revenir sur son travail et ses inspirations.
© DR
Les AmBD : Bonjour Julien, merci d’avoir accepté cet entretien. Tout d’abord, pouvez-vous expliquer à nos lecteurs quand et comment as-tu décidé de devenir scénariste de bande-dessinée ?
Julien Frey : J’ai fait mes études à Paris à l’Université Sorbonne Nouvelle (Paris III). J’ai ensuite travaillé comme assistant réalisateur aux Guignols de l’info, assistant photographe et assistant de production à France Télévision, puis comme conseiller artistique à TF1, F3, Studio Canal et Le Seuil. J’ai participé à l’écriture d’une quinzaine de séries d’animation pour la jeunesse (Casper, Geronimo Stilton, Grenadine et Mentalo) puis je me suis orienté vers des projets plus personnels. En 2011, je m’installe à Montpellier où je décide de me consacrer à la bande dessinée. Après plusieurs publications d’histoires courtes dans des revues, j’ai publié ma première bande dessinée Un jour il viendra frapper à ta porte, chez Delcourt en 2014, en collaboration avec Dominique Mermoux.
Les AmBD : Cette année 2025, vous avez sorti quatre BD : Après l’école, White Only, Lina et le secret de la passerelle et Les Salamandres. Soit deux titres en jeunesse et deux titres en adulte. Comment faites-vous pour vous adapter à ces deux publics ? Qu’est-ce qui change dans votre approche de travail sur les scénarios ?
Julien Frey : En fait, j’ai l’impression de parler toujours des mêmes choses, que j’écrive des livres pour adulte ou pour enfant. Si les genres sont différents, les thèmes eux, sont souvent les mêmes. Je parle beaucoup de filiation et de mémoire.
Les AmBD: Au-delà du public, vous traitez de thèmes complètement différents, de l’historique au fantastique en passant par des tranches de vie quotidienne. Vous avez l’air à l’aise dans tous les styles. Comment s’imposent vos idées ?
Julien Frey : À l’aise dans tous les styles, je ne sais pas… (rires ) Je sais que j’aime varier les plaisirs, m’adresser aux enfants de temps en temps, aux adultes aussi et parfois même aux deux en même temps. Certains albums comme White Only et Monsieur Apothéoz par exemple peuvent s’adresser un public très large. J’ai l’impression d’exploiter toujours les mêmes thèmes mais de façon différente.
©Les éditions de la Gouttière – Lina et le secret de la passerelle – Julien Frey et Mathilde Domecq – 2025
Les AmBD : Dans Lina et le secret de la passerelle, comme beaucoup d’enfants dont les parents sont séparés, Lina a deux maisons mais dans deux temporalités différentes : une en 1910 avec son père et une, de nos jours, avec sa mère. Comment vous est venue cette idée ?
Julien Frey : L’idée de parler de la garde alternée vient sans doute de mon expérience personnelle. Non pas que je vivais dans deux maison, je n’en n’avais qu’une : je vivais avec ma mère. Mais j’ai peut-être un peu fantasmé l’idée d’aller dans un autre univers. Effectivement, je trouve que la garde alternée, comme le divorce à une époque, a évolué. C’est quelque chose d’assez récent et j’ai eu envie d’en parler en poussant à l’extrême la situation de cette gamine.
Les AmBD : Ce décalage temporel permet d’aborder les évolutions de notre société, notamment le droit de vote des femmes ou encore les progrès de la médecine et qui permet d’accéder à une double lecture qui parait importante pour vous.
Julien Frey : Je pense sincèrement que chaque histoire a plusieurs niveaux de lecture et j’espère que l’histoire de Lina peut parler aussi aux adultes. J’aime beaucoup l’idée que mes albums se transmettent de mains en mains au sein d’une même maison. Et heureusement je pense qu’il y a une double lecture parce que je pense que sinon, la lecture serait très ennuyeuse.
©Les éditions de la Gouttière – Lina et le secret de la passerelle – Julien Frey et Mathilde Domecq – 2025
Les AmBD : Je me permets une dernière question par rapport à Lina. S’il n’est fait nulle part mention d’une potentielle suite, le potentiel scénaristique pourrait s’y prêter. Une suite est-elle prévue ?
Julien Frey : Lina est un projet avec une histoire assez singulière. J’ai écrit les deux premiers tomes il y a maintenant 6 ans. Le premier, comme vous l’avez vu, a été dessiné et édité. Quant au deuxième, je ne désespère pas qu’il existe un jour mais tout cela prend du temps. Les belles séries ne se sont pas toujours rapidement…
Les AmBD : On parlait tout à l’heure de double lecture pour Lina mais c’est aussi le cas pour White Only ou Les Salamandres, chacun dans leur style. Dans Les Salamandres, le contexte retro-futuriste évoque 1984 d’Orwell et sa critique d’une société autoritaire. Était-ce une filiation consciente ?
Julien Frey : C’est amusant ce que vous me dites parce qu’on m’en a beaucoup parlé. Il faut savoir que je n’ai jamais lu 1984 d’Orwell ! Pour moi, Orwell c’est plutôt La Ferme aux animaux, alors j’avoue que ce rapprochement, n’est absolument pas voulu. La référence pour Les Salamandres est plutôt cinéphilique avec New York 1997 de John Carpenter que j’aime beaucoup. L’inspiration vient principalement de ce film-là.
©Vents d’Ouest – White Only – Julien Frey et Sylvain Dorange – 2025
Les AmBD : Dans White Only, vous retracez la biographie de la première joueuse de tennis noire américaine : Althea Gibson. Au-delà de son histoire inspirante, est-ce que l’album pourrait être qualifié de BD sociale, voire politique ?
Julien Frey : Effectivement, White Only est plus un album politique que sportif puisqu’il interroge sur la place des noirs dans la société américaine des années 40, en pleine ségrégation raciale. Mais je pense qu’elle va au-delà et parle aussi sans doute de notre société parce que je pense que tout n’est pas gagné en matière de mixité sociale. La BD parle aussi de dépassement de soi et j’espère qu’elle peut donner envie aux enfants d’accéder à certains domaines qu’ils pensent inaccessibles.
Les AmBD : Pourriez-vous nous dévoiler quelques projets en cours ?
Julien Frey : Avec plaisir ! J’ai un projet de série jeunesse chez Ankama avec Baptiste Pagani qui s’appellera Yasuko. Ce sera l’histoire d’un duo qui parcoure le monde : une petite fille qui doit retrouver son père et qui sera aidé par un Yokaï. Je travaille également sur un autre projet très différent avec Isabelle Maroger chez Bayard Graphic plutôt pour un public adulte, intitulé Palestine 47.
Les AmBD : Pour conclure, auriez-vous un message pour les Amis de la BD ?
Julien Frey : Merci de lire de continuer à lire de la bande-dessinée, malgré la crise qui nous touche tous ! J’espère que mes futurs albums vous plairont…
Les AmBD : Merci beaucoup Julien Frey d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.
Propos recueillis par : Emmanuelle DESSEIGNE
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